
Le retour des petits textes au gré du net : l'absence d'utilité n'est-elle pas la première des nécessités ?
jeudi, mars 19, 2015
A propos de citoyenneté ?

jeudi, janvier 22, 2015
La grande frousse ?

mercredi, octobre 30, 2013
La fiction intelligente...
vendredi, septembre 12, 2008
Le travail au corps ?
« Dans la glorification du « travail », dans les infatigables discours sur la « bénédiction du travail », je vois la même arrière pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous :à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, ce qu'on sent aujourd'hui, à la vue du travail – on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir -, qu'un tel travail constitue la meilleure des polices, qu'il tient chacun en bride et s'entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l'indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l'amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société où l'on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité : et l'on adore aujourd'hui la sécurité comme la divinité suprême. – Et puis ! épouvante ! Le « travailleur », justement, est devenu dangereux (1) ! Le monde fourmille d' « individus dangereux » ! Et derrière eux, le danger des dangers – l' individuum (2) ! [...] Êtes-vous complices de la folie actuelle des nations qui ne pensent qu'à produire le plus possible et à s'enrichir le plus possible ? Votre tâche serait de leur présenter l'addition négative : quelles énormes sommes de valeur intérieure sont gaspillées pour une fin aussi extérieure ! Mais qu'est devenue votre valeur intérieure si vous ne savez plus ce que c'est que respirer librement ? si vous n'avez même pas un minimum de maîtrise de vous-même ? »
Nietzsche, Aurores (1881), Livre III, § 173 et § 206, trad. J. Hervier, Gallimard, 1970
(1) allusion aux nombreuses grèves qui touchent le monde du travail
(2) du latin : ce qui ne peut être divisé (atome, au sens étymologique, pas physique)
Ce texte est présenté sur le site de l'encyclopédie en ligne Wikipédia : je l'ai trouvé par un heureux hasard lors de recherches pour mon cours de rhétorique. Le professeur de français peut se permettre certaines libertés, selon sa sensiblité personnelle aux mots : il peut ouvrir à l'analyse et à la réflexion des textes indépendants sans avoir à les référer à une nécessité générale. L'histoire, l'économie, les sciences peuvent éveiller à l'esprit critique ; les cours philosophiques le peuvent aussi, si l'enseignant qui les dispense s'aventure vers les ouvertures audacieuses. Mais, me semble-t-il, dans tous les cas, il restera ce garde-fou d'une vérité, fût-elle partielle ou relative.
Tandis qu'un texte, ou même un auteur, isolé de son poids référentiel, ouvre sur un étrange relation entre ses potentialités sémantiques et les aptitudes à la réflexion de son lecteur. Je puis ainsi contredire l'affirmation simplificatrice d'une affinité de Nietzsche pour le nationalisme allemand : ce texte y est irréductible. Je peux me rappeler l'anecdote de Nietzsche embrassant un cheval fouetté par son cocher et retrouver ainsi la cohérence d'une supposée folie. Et puis, surtout, je peux opposer à un discours dominant auto-satisfait une argumentation qui le sape alors même qu'il se constituait, avec le plaisir de renvoyer dos à dos les grands camps issus de cette tradition douteuse, selon moi.
Orienter mon cours vers des compétences abrutissantes, comme le réclament ces pédagogues qui ont inventé l'eau tiède un jour con comme la lune ? En véritable professeur autocrate, je n'y perçois, au mieux, que des stratégies de survie et ma mauvaise foi, trempée dans une obstination qu'écrème mon très mauvais caractère, n'y voit que des dommages : contre la liberté du texte, contre la liberté du lecteur, contre l'individu.
A force d'entretenir des opinions toujours raisonnables et circonstanciées, nous, enseignants, n'osons plus nous aventurer sur le terrain de ces libertés, comme si la pudibonderie pédagogique, simple traduction de la langue de bois des politiques assignée au champ scolaire, nous poussait au malaise face aux textes qui dérangent. L'institution nous charge de relayer un conformisme d'époque : malheureusement pour elle, il reste des emmerdeurs de première (enfin, pour moi, c'est de la quatrième à la rhétorique) qui assument encore la dignité de la charge professorale par sympathie pour les fouteurs de merde.
Socrate, Rabelais, Montaigne, Voltaire, Diderot, Hugo, Baudelaire, Verlaine, Cendrars, Prévert et tous les autres, je vous adresse mes remerciements pour m'avoir appris qu'il existait des pensées alternatives dans notre morne continuité. Et je vous préférerai toujours aux discours pompeux des éditorialistes de pacotille, ces courtisanes qui affectent l'irrévérence ou l'outrage alors même qu'elles entretiennent un discours de circonstance.
dimanche, septembre 07, 2008
Le Vif aurait-il un coup de mou ?
Une collègue m'avait fait part du numéro spécial du Vif belge qui évoquait l'Islam et l'école. Je l'achetai donc et, malgré le titre qui envahissait la couverture, je le lus, je le pense, comme un lecteur qui n'a pas encore été anémié par les discours devrait le faire : partisan dans mes opinions, objectif avec les faits. Sans doute n'est ce pas ce que Le Vif attend de ses lecteurs...J'ai eu le plaisir, lors de mes pérégrinations sur le ouaibe, de tomber sur un article de l'excellent blog The Mole, où j'ai laissé un commentaire dont je vous livre la substance.
Si je devais en croire Le Vif, je risquerais donc ma peau à chaque heure de cours puisque je suis dans un école en discrimination positive et que j'ai le gros défaut d'y être athée ;-)
Si nous avons, mes collègues et moi, connu des incidents semblables à ceux qui sont relatés dans le dossier, nous n'avons jamais cédé aux pressions de quelques énergumènes extrémistes qui voulaient exercer leur prosélytisme sur les autres élèves et nous nous en sommes occupés comme des enseignants doivent le faire : c'est-à-dire en traitant avec intransigeance le problème pour ce qu'il était, à savoir un problème de comportement, au grand soulagement des autres élèves à l'époque. Dois-je préciser que ces prosélytes de choc étaient une infime minorité, d'ailleurs rejetée par des élèves sans doute tout aussi croyants (il m'est difficile d'en juger puisque cela ne fait pas partie de mes bases d'évaluation) et que nos élèves nous respectent parce que nous respectons les règles que nous affichons dès le départ ? Un incident reste, grâce à cela, un incident. Il est vrai que l'exercice est délicat, en ces temps de communautarisation des discours, mais il est clairement balisé, pour une fois, par le décret sur la neutralité de l'enseignement qui s'applique dans mon réseau.
En bref, mes collègues peuvent sans problème travailler avec leurs élèves sur l'évolution ou sur le Big Bang dans le cadre scientifique requis, je peux travailler avec mes élèves sur les diverses philosophies que peut envisager un cours de français : il y a parfois débat (tant mieux) sur des valeurs mais il n'y a pas obstruction ou pression morale. Même constat pour les réunions de parents...
Par contre, des dérives sont à craindre à nouveau si le sensationnalisme, cet argument de vente de bas étage, crée une image à laquelle certains gosses finiraient par se référer, par bravade ou en désespoir de cause. Il faudrait sans doute aussi agir contre les "sectes" islamistes qui exercent leurs pressions dans certaines familles (un cas récent de mariage forcé l'a encore prouvé) ou contre cette nébuleuse extrémiste qui grenouille ici ou là mais je ne pense pas que stigmatiser un "certain type" de population scolaire en lui attribuant des références que majoritairement elle refuse soit une solution intelligente. Mais sans doute n'ai-je pas les hauteurs de vue d'une rédactrice en chef ?
J'assume bien entendu cet avis et j'en partage bien d'autres sur ce même post, mais je me permettrai d'ajouter une idée bien modeste - les plus chères ayant quitté ma pauvre caboche depuis bien longtemps - : ce n'est pas par altruisme profond que je réagis à ce genre de duperie intellectuelle, c'est également pour moi. C'est la société dans laquelle je m'inscris que l'on configure ainsi, plus ou moins consciemment : et je déteste ce communautarisme que l'on veut me dessiner à tout crin, parce qu'il davantage commerçant de dramatiser la réalité. C'est un peu comme si les conflits, bien réels ceux-là, manquaient à notre appétit, comme s'il fallait nous créer des occasions d'être délicieusement malheureux afin de nous repaître de tout ce qui pourrait nous faire oublier ces malheurs supposés et ce désespoir, cette peur bien réels.
Nous cédons tous à nos phobies, comme si l'aveuglement volontaire excusait toute illusion et comme si nous ne pouvions nous sentir vivre que dans un délicieux catastrophisme monté de toutes pièces, où nous identifierions les bons et les méchants en toute simplicité, au détriment de nos capacités à réellement agir et réfléchir. Nous nous mentons donc.
Je l'ai dit, je suis un vrai pessimiste, ce qui ne m'empêche pas de bouger encore : sans doute pour me distancier de tous ces gens heureux, confits dans leurs certitudes et leurs saintes trouilles, fussent-elles laïques d'ailleurs. Je reste pessimiste parce que je suis certain de n'aboutir à aucune certitude, parce que je sens que je ne vais pas tout comprendre, parce que les questions m'importent davantage que des réponses artificielles. Je suis pessimiste parce que je suis entêté, comme les faits dont je suis témoin ou acteur ; je suis pessimiste parce que je pense que réfléchir reste une nécessité.
Je suis pessimiste parce que j'espère trop souvent me tromper et que cela ne se produit pas assez souvent.
jeudi, août 28, 2008
Check Point Charlie ?
Il y a quelques semaines, un échange de prisonniers avait lieu à Check Point Charlie : le dessinateur Siné, arrêté par le Staff de Charlie-Hebdo, passait la frontière en échange de Richard Malka, avocat du journal et de Clearstream. L'échange s'est passé en présence de quelque 15 mille et vingt témoins, selon le secteur choisi et la pétition signée. Cet échange s'est fait au nom de la liberté éditoriale.
Vous allez me dire que je déraille et que je ratiocine sur l'affaire Siné, à nouveau : ce qui n'est pas tout à fait faux, à condition que j'accepte une telle familiarité de votre part, cher lecteur, mon semblable, mon frère. Mais l'actualité, tel un bourrelet échappé de son (mon ?) short, rebondit allègrement en cette fin d'été puisque Siné annonce la création d'un hebdo que je n'ose rêver trouver en kiosque dès le 10 septembre. La rédactrice en chef en sera son épouse qui nous évoque l'affaire dans une interview sur Bibliobs et surtout un coup de fil de Philippe Val où ce dernier aurait avoué que le propos sur Clearstream était la raison de son courroux : "A l'époque, on croyait encore aux menaces des Sarkozy (mais les intéressés ont démenti par la suite). Je lui demande si c'est l'affaire Denis Robert qui le met dans cet état, car Bob en a parlé favorablement, il me dit oui. Je lui demande s'il a parlé à Claude Askolovitch avant son passage à la radio, il me dit oui. Il doit regretter aujourd'hui de m'avoir dit ça. Mais il me l'a dit."
J'avoue avoir envie de passer un cap, de l'écoeurement au dégoût : si les dires de Val étaient avérés, cela signifierait qu'un patron de journal, pas n'importe lequel, peut se permettre le lynchage d'un vrai journaliste, Denis Robert, sous la caution d'une certaine amitié avec l'avocat (et un peu plus puisque scénariste d'une bande dessinée récente) de sa publication et peut renvoyer un "collaborateur" qui n'obtempérerait pas à ses propos éditoriaux en instrumentalisant un antisémitisme très hypothétique. Si les faits étaient confirmés, Philippe Val ne manquerait pas seulement de style, comme l'un quelconque de ses éditoriaux, mais de classe et d'honnêteté intellectuelle. Et le "C'est dur d'être aimé par les cons" qui sort de ces temps-ci ne serait plus un trait d'ironie mais l'aveu maladroit de la "nouvelle" mentalité d'un journal qui n'a plus grand chose de satirique et où le patron aurait des allures de despote clignotant.
En effet, certains faits sont têtus, comme le rappelle Umberto Eco dans l'une des chroniques rassemblées dans A reculons comme une écrevisse : il est d'ailleurs plus agréable de ne pas toujours être d'accord avec quelqu'un d'aussi intelligent qu'Eco plutôt qu'avec certains éditorialistes spécialisés de la presse française, parce qu'au moins il laisse au lecteur l'impression agréable de ne pas être pris pour un con. Il semblerait donc que l'affaire Siné soit liée à l'affaire Clearstream et que le directeur de Charlie-Hebdo ait délimité les bornes de ses pratiques éditoriales et de son territoire, comme n'importe quel grand fauve qui urine ses avis autorisés dans les médias. Je pensais Philippe Val méprisant : ne serait-il que méprisable ?
Si je finis par trouver Siné-Hebdo dans une librairie - je n'ose utiliser le mot kiosque puisqu'en Belgique il évoque davantage les fanfares que les baveux -, je n'aurai même plus à parcourir occasionnellement le Charlie sous copyright pour voir si j'ai envie de m'ulcérer à le lire à moitié, en sautant tout ce qui m'indiffère ou m'exaspère. Et je pourrai peut-être reparcourir un journal non seulement bête et méchant mais surtout irrévérencieux.
mardi, août 26, 2008
Suis-je un Sinéphile ?
Le désoeuvrement et la persistance de nos chers frimas estivaux, que le monde entier nous envie, m'ont amené à me pencher sur l'affaire Siné et sur ses débordements : il est vrai qu'un carnet du ouaibe peut se permettre de délirer sur des crises de principe, tant il serait délicat et inopportun de gloser sur les morts réels, ce que je laisse aux pisse-copies en mal de reconnaissance, aux mateurs d'accidents autoroutiers et aux éditorialistes spécialisés dans les romanquêtes.Je ne vais pas vous faire la chronologie des événements : ce serait déjà prendre position quoique, je l'avoue, mon opinion soit faite. Je vous laisse lire le récapitulatif des faits réalisés par Télérama ou encore par Noël Godin, l'entarteur bien connu. Pour résumer et à destination de mes lecteurs les plus flemmards, Siné a rédigé une chronique qui a fait mousser certains journalistes qui le taxèrent d'antisémitisme parce qu'il relayait la rumeur à propos de la conversion au judaïsme de Jean Sarkozy, ce qui amena une éviction par son directeur de publication, le grandissime Philippe Val. Ce dernier rédigea un texte qui avait au moins l'avantage d'être bref dans le Charlie suivant, en appendice d'un éditorial éclairant, à défaut d'être lumineux, sur la politesse : au vu de réactions nombreuses, il nous asséna en outre un nouvel éditorial finement intitulé "Antisinétisme" dans un Charlie où l'on pouvait encore lire les réactions pantoises de Cavanna et de Charb. Siné, lui, devait paraître dans le Nouvel Obs en ligne et sur un blog personnel pour lui répondre, au nom sans doute du droit de réponse différé, et même délocalisé dans ce cas. Dernier épisode en date : la Licra assignait à comparaître Siné devant un tribunal de Lyon.
Vous avez pu constater que je vous ai laissé disposer de liens de tendances diverses, même si une légitime pudeur m'a fait oublier l'époustouflant article de BHL, les commentaires avisés de certains journaleux, la pétition des 20 intellectuels qui soutiennent Philippe Val et la pétition des treize mille et quelques individus, dont moi, qui soutiennent Siné. Je passerai également sur l'initiative Un dessin par jour pour Siné : elle prouverait simplement que si le talent a disparu de Charlie-Hebdo, le dessin de presse peut encore vivre ailleurs. Oups : aurais-je transgressé les bienséances du Siècle des Lumières en m'avisant de laisser filtrer quelque opinion sur cette affaire ? Que mes amis lecteurs, mes semblables et mes frères, ne m'accablent pas sous les reproches en me dénonçant au Grand Timonier de Charlie-Hebdo : je me crois bien capable de succomber aux assauts de ce gazetier de génie, moi qui ne suis qu'un lampiste.
Je l'avoue : il y a longtemps que je suis devenu un lecteur sporadique de Charlie-Hebdo tant les éditoriaux de Val, les articles de Caroline Fourest, les chroniques de Cavanna m'affligeaient par leur insignifiance. Chaque fois que je lisais un texte de Val, j'en venais à le confondre avec une de mes copies à corriger et je songeais à un commentaire très professoral qui, tout en reconnaissant les qualités de construction et le respect des apparences rhétoriques, ne pourrait que mettre en évidence l'académisme de la réflexion et le dénigrement systématique de toute opposition. Que Philippe Val et moi ne nous entendions pas sur des idées communes était plutôt fait pour me rassurer : au fond, lire un texte de Val me permettait de me sentir intelligent, plus que lui en tout cas, tout en lui cédant le pas pour la vanité et la suffisance... Mais à chaque numéro de Charlie-Hebdo, il faudrait se demander qui devrait encore le quitter suite à un désaccord : la liste devenait un peu trop conséquente à mon goût pour un canard dont le directeur de publication revendiquait le droit à la liberté d'expression, sans doute à sens unique. Ce qui ne laissait pas de m'étonner pour un journal que je pensais libertaire...
Cette antipathie à l'égard de Philippe Val me rend méfiant : je crains de délirer parfois comme les rédacteurs d'Acrimed qui poursuivent leurs obsessions parfois très malsaines. Je n'adore pas non plus les règlements de compte personnels qui semblent animer certains, même si leurs attaques semblent viser assez juste. Mais je n'aime pas non plus les regroupements corporatistes ou communautaires que semble révéler cette affaire. Quand je parcours les articles de Joffrin, Askolovitch et les autres, j'ai l'impression de voir les journaleux jouer la stratégie écoeurante de la victimisation. Quand je lis Philippe Val se plaindre que pas un journaliste non juif ne le soutient, j'ai l'impression que le délire communautariste devient contagieux et s'autorise tous les dérapages. Je crains aussi pour la liberté d'expression qui, à mon sens, ne doit épargner aucun comportement sous l'un ou l'autre prétexte : cela aboutirait à juger selon des catégories plutôt que selon la réalité des faits. Cela aboutirait aussi à banaliser les propos réellement racistes parce qu'ils seraient camouflés dans le lot d'accusations délirantes, comme celle de la LICRA qui assigne Siné pour avoir qualifié des comportements. Cela finirait surtout par châtrer les mots pour pallier l'impuissance face aux faits : on ne lutte pas contre les discriminations en jetant un voile pudique sur les mots qui l'expriment. Et il n'y a pas de domaine réservé dans la langue : la seule nécessité morale réside dans l'intelligence de la situation à laquelle celui qui doit s'exprimer se retrouve confronté. Ceci me semble être la seule garantie de liberté critique à maintenir, sous peine de voir des gens pleins de bonnes intentions, comme certains de ceux qui soutiennent Val, créer une dictature des communautés qui ne résoudrait assurément rien.
En défendant Siné, qui est un peu primaire me dit-on, je ne défends pas qu'un principe : je prends également position pour ma liberté de m'exprimer et de penser, puisque nous pensons aussi par des mots. J'assume également ma liberté de me moquer, parce que la satire, la caricature, l'ironie sont des réflexes vitaux dans une démocratie : elles sont l'expression du refus d'une quelconque dictature politique, économique ou médiatique.
Et puis, j'en ai ma claque de ces donneurs de leçon, qui me semblent faire l'article comme des colporteurs qui voudraient me placer au bon format : je suis encore capable de penser par moi-même, d'apprécier mes erreurs, de qualifier ma pertinence, d'assumer mon impertinence et mon goût pour la dérision, de refuser de penser en noir et blanc, de modérer mes propos.
Comme d'autres quidams, je soutiens Siné : à vous de voir si vous voulez agir de même !
mardi, décembre 04, 2007
Suis-je zététique ?
"Et si j'étais zététique ?" se demande l'auteur de ce weblog le matin en se rasant délicatement entre les poils d'une barbe qui décidément devient de plus en plus salée. Et son mauvais esprit, reconnu par ses intimes, de le doter d'un sourire sceptique.Beaucoup de prestidigitateurs défendent la zététique : leur plaisir à manipuler l'illusion ne les pousse pas à croire à la magie mais plutôt à instiller de la magie dans la réalité. Evidemment, le fonctionnement ou le mécanisme est toujours plus beau qu'une quelconque révélation. Cette loi souffre toutefois une exception : si l'un d'entre nous ose démonter et remonter un appareil électroménager, il va regretter l'absence d'un ange compatissant ou d'un saint miséricordieux lorsque, tout à coup, il se demandera d'où proviennent les quelques vis éparses qui entourent un objet bizarre, dont le dessin a dû germer dans l'esprit d'un extraterrestre dément, et qu'ensuite il se dira que non, décidément, son multihachoir à triple injection ne fonctionnera plus.
Si je vous parle de cela, c'est que j'ai lu dernièrement le Guide d'autodéfense intellectuelle de Normand Baillargeon, qu'un vent favorable est venu déposer depuis le Québec jusqu'aux rivages de l'un de mes librairies favorites où, comme d'habitude, à force de ne pas trouver ce que j'y cherchais, j'ai fini par découvrir ce que je n'avais même pas imaginé de chercher...
L'auteur esquisse un tableau assez convaincant des stratégies de base des manipulateurs, même si je m'étonne de lui voir attribuer tant de crédit à Noam Chomsky, le grand imprécateur américain, dont les diatribes me laissent perplexes : peut-être que voir relayées les caricatures de mes propres idées me pousse à une certaine méfiance ? A part cette nuance, qui concerne tout de même tout le chapitre des médias, je ne puis que vous conseiller la lecture de ce petit guide qui, outre sa clarté, choisit les chemins de la dérision pour aborder les travers de l'argumentation : vous en trouverez une version abrégée en cliquant sur le lien que voici.
Dans ce même mauvais esprit, nous avons mené une expérience avec mon collègue de physique : nous avons incité nos élèves de rhétorique à travailler sur les idées reçues en sciences, en partant d'articles du magazine La recherche de ce mois d'octobre. Les exposés étaient intéressants, certes, mais il y manquait fréquemment l'essentiel : la critique des préjugés, des informations et des sources. Nous voulions travailler avec les représentations mentales de chacun et esquisser l'approche d'une méthode scientifique critique : nos chers élèves n'ont pas trop osé remettre en cause l'autorité des informations qu'ils glanaient dans des références souvent très intéressantes. Cèderaient-ils encore à l'argument d'autorité ou au conformisme du groupe ? Ne supposent-ils pas être assez informés ?
Je déteste ce mot assez dans le champ de la réflexion : je ne le conçois que lors des activités physiques lorsque la raucité de mon souffle me rappelle mon excès pondéral et mes paquets de cigarettes quotidiens. Je perçois en ce mot autant la résignation de celui qui s'estime incapable de poursuivre ses investigations, faute de ressources, que la complaisance de qui n'estime pas nécessaire de chercher et se satisfait faussement d'avoir trouvé. Combien d'entre nous acceptent l'intérêt et la nécessité de la contradiction ? Bien peu sans doute.
Les discours pédagogiques ont trop souvent axé l'enseignement sur des compétences de base, sans se poser la question de leur signification évolutive et en restreignant, de fait, l'enseignement à peu de choses : le plus affligeant est de constater que les susdits discours assénaient à la fois une impossibilité de progresser, paradoxale en éducation, et une limitation de la responsabilité personnelle sur les champs de connaissance. Au nom de prétendus principes, la politique éducative abolissait ainsi les outils dont rêvait l'humanisme renaissant : la culture et le scepticisme. C'est une autre manière de réfuter l'indépendance des esprits, la cantonner à l'enclos d'un supposé bien commun, comme si dans notre pays et quelques autres nous ne disposions pas des moyens techniques d'assumer la curiosité de nos élèves...
Il est tellement plus facile de se satisfaire d'adhésions béates ou de critiques poujadistes : lorsque le roi est désespérément nu, ou lorsque les oranges sont bleues, pouvons-nous nous permettre d'exercer notre sens du doute ? En fait, nous le devons, en permanence.
samedi, novembre 03, 2007
A propos de Stephen Jay Gould

J'avoue que je reprends ce blog avec quelques difficultés : non que l'envie m'ait passé de lancer mes divagations comme autant de bouteilles à la mer, sans crainte qu'une mouette se les prenne au coin du bec, mais la lecture amène souvent le graphomane à plus de modestie.
Ainsi, je lisais récemment plusieurs ouvrages de Stephen Jay Gould : plus encore que de plonger dans des notions que je ne maîtrisais pas, mes cours de biologie s'étant arrêté du côté de la troisième année du secondaire, c'est le plaisir réel de concevoir la complexité des phénomènes évolutifs qui m'a enchanté. Monsieur Gould ne se comporte pas comme un de nos roquets médiatiques, qui étalent leurs simplifications abusives et leurs retournements de veste à longueur de bouquins savamment ficelés en fonction de l'événement que, faute de l'avoir précédé, ils suivent à juste laisse. Il n'est pas de ces commentateurs insipides dont le credo est le conformisme, cette dictature mercantile qui fait passer le stéréotype sans cesse rebattu pour une idée neuve parce que l'emballage a changé. Non, Stephen Jay Gould explique les phénomènes les plus complexes, les théories les plus savantes sans les affadir, du moins je le suppose, et nous pousse à envisager la réalité comme une construction et pas comme un ensemble d'apparitions.
Ainsi, c'est grâce à lui que j'ai découvert Rube Goldberg, humoriste dont un artiste s'est inspiré ci-dessus. Son principe à lui est de montrer que l'homme recherche une complexité excessive dans l'accomplissement des gestes quotidiens : ses machines déploient une inventivité et une énergie immense afin de réaliser ce qui devrait rester anodin, ici découper un morceau de fromage. Ce style d'humour nous rappelle aussi que, faute d'user de nos facultés de conceptualisation dans les champs de la réflexion, nous les utilisons pour nous empoisonner la vie. Pensons à tous ceux qui cherchent de vaines explications, ou des excuses, pour les troubles comportementaux toujours plus nombreux ; pensons au dévoiement des démocraties, traduites en termes simplistes de majorité, au détriment des droits fondamentaux ; pensons à la complexité des technologies mises en oeuvre pour apercevoir des élevages en batterie de chanteurs très approximatifs ou pour transmettre une information lors de la grand-messe du journal télévisé.
Nos modes de communication, basés sur une prétendue simplicité, nous ont fait croire que nous pouvions nous passer de la complexité : à force de nous donner une image inconséquente du monde, perçu comme un ensemble d'apparitions sans continuité, ils nous ont poussé à un égocentrisme ratiocinant. Nous nous sommes considérés comme les centres de l'univers parce que nous éprouvions la paresse de nous intéresser à cet univers même : nous négligeons ainsi l'histoire ou l'épistémologie par manque de curiosité. Et nous prétendons remplacer cette absence de curiosité par le reflet aimable ou compassionnel que nous offrent les obédiences religieuses, les soumissions idéologiques ou les auto-flagellations psychanalytiques à bon marché.
Nous avons ainsi oublié, au nom de cet extrême relativisme, d'échanger des idées, puisque toutes seraient d'égale valeur : et nous nous retrouvons à vouloir échanger des personnalités, avec la nécessité d'en simplifier la réalité de fonctionnement puisque nous n'en tirons que des généralisations abusives propres à nous permettre le conformisme.
Je persiste à préférer les problèmes complexes aux solutions faussement simples mais je me refuserai toujours à construire ma vie relationnelle autour de faux obstacles qu'une quelconque main secourable lèverait à ma place : je maintiens mon indépendance de jugement sur tout ce que la culture me permet de m'approprier.
jeudi, août 23, 2007
Mon Bébert

Mon Bébert,
J'apprends que tu as encore été victime d'un vilain qui a osé te railler : un musicien qui voulait faire de la satire au pays de l'opérette, là où seule la futilité de l'apparat s'affiche avec sérieux.
C'est vrai, mon Bébert, le monde est méchant : la presse qui n'est pas inféodée est méchante, le hasard des dessins d'enfants est méchant, l'histoire même est méchante. Tu rêvais d'un royaume au Paradis : te voici dans une principauté crapoteuse, artificielle comme une carte postale et sujette à moqueries.
Il est vrai qu'un satiriste encore davantage mal intentionné aurait pu glousser sur ton armée de soldats de plombs, sur ta police omniprésente, sur les opérations financières douteuses qui passent par Monaco, cet asile des mal-aimés des satiristes du monde entier. On ne rit pas des petites misères des illustres : que ces gueux se le tiennent pour dit. Et on ne caricature pas une famille qui n'a besoin de personne pour sombrer dans le ridicule : malgré leurs fautes de goût, on n'injurie pas ses fournisseurs en pitreries, vocalises idiotes et scandales de pacotille.
Enfin, si je peux t'écrire tout ceci, Mon Bébert, c'est parce que j'ai le bonheur de ne pas être monégasque et de vivre dans un pays où le ridicule ne tue plus : il paraît d'ailleurs que c'était la seule condition de survie de notre classe politique et dirigeante locale. Grâce à ton goût de l'opérette, je peux toujours continuer à adorer mon petit cirque local.
Je t'adresse mes compliments pour ton attitude : elle me rappelle qu'il est préférable d'être simplement un homme plutôt que de se prendre pour un prince.
Royalement tienne,
jeudi, avril 05, 2007
Si tu donnes un poisson...
Dois-je vraiment revenir sur les propos d'un certain évêque, moi qui ne les aime que Pont-l', fait à point ? Dois-je vraiment évoquer la personnalité de M-M Léonard, confite dans sa suffisance comme un marron dans le cul d'une dinde ? Dois-je évoquer les afféteries de Monsignore, directeur des consciences un peu troubles de tous ces garants de l'ordre moral qui lui collent au cul comme autant d'hémorroïdes ?Si je dois encore les rappeler, c'est que vous n'avez pas usé de ces liens que ma magnanimité place à votre disposition : je ne me fâcherai pas sur vous, ô lecteurs, mais je me demanderai tout de même si cela sert parfois à quelque chose qu'Ubu se décarcasse, surtout qu'il faut se représenter ce boulot-là.
M&M Léonard, beati pauperes spiritu, a donc déclaré sa foi et ses convictions pour tout ce qui ne le concerne pas. Il rappelle une norme qui ne convainc que lui-même et quelques catholâtres, qui se demandent entre le pain décongelé et le cubi quotidien à quel renouveau charismatique se vouer. M&M Léonard leur parle, avec ces propos que son grand âge laisse filer : M&M Léonard doit se sentir seul. En France, il pourrait compter sur le soutien patent du Vicomte De Villiers, sur la Vendée blanche, sur Bernard Antony et ses intégristes , qui gravitaient derrière le FN et sur la galaxie des cathos de choc, traditionalistes toujours présents dans l'Eglise officielle. Pas sûr qu'il rencontre un tel succès en Belgique : en ce plat pays qui est le nôtre, malgré des velléités de rassemblement des charismatiques de choc, ces pinailleurs qui admirent la force dans ce qu'elle a de plus crétin, ces intrigants de chapelle, il devient difficile de s'affirmer intégriste. Pas impossible, ne rêvons pas : juste difficile !
Il y a des chrétiens honorables, dont la morale n'attend pas les ordres d'un quelconque prélat pour se manifester : ainsi en va-t-il sans doute de toutes les religions. De même, il y a ces bigots douteux qui, pour préserver leurs sinistres fondements, resserrent leurs sphincters étroits dans un mouvement qui comblerait de joie n'importe quel psychanalyste. Ceux-là en sont resté au stade anal : c'est leur obsession, ils font leur religion sous eux et comptent bien nous emmerder avec leurs croyances de constipés qui se lâchent. Ils inventent une norme à laquelle ils s'accrochent comme à une épave : ils expriment leur désir de réglementer ce qui leur échappe, tout ce qu'ils ont perdu. De là cette scatologie du sentiment religieux, dont la suavité du discours ne camoufle qu'imparfaitement les relents excrémentiels.
En fait, les propos de ce genre de religieux devraient être pris pour ce qu'ils sont : des plaisanteries grasses de fin de banquet, comme si certaines cènes s'étaient retrouvées résumées en beuveries de corps de garde, comme si la bêtise des oeillères ouvrait des perspectives sur soi-même, comme si la vérité se manifestait désormais sous la forme de flatulences incontrôlées. Et de se conclure sur un "Allez en pets" de rigueur.
Au fond, peu m'importent les propos de quelque fanatique religieux, de quelque édicule il se prévale. Si j'éprouve encore du respect, même amusé, pour ceux qui ont la sincérité de croire, c'est parce qu'ils auront l'honnêteté, je l'espère, de se démarquer de ces prétendues lois qui s'érigent sous l'affirmation. Pour tous ceux-là, et pour nous aussi, qui ne croyons à rien d'autre que l'homme (et la femme, surtout au printemps, mais ce sujet reste intime, si vous le voulez bien), je propose un moratoire sur les religions constituées et sur tous les culs-bénits, sur les idéologues de caniveau, sur les fondamentalistes de la rétention, bref sur tous les prêcheurs qui nous empoisonnent l'existence.
mercredi, avril 04, 2007
La manifestation
Il balaie les tracts chiffonnés : regroupés sommairement près du caniveau, ils agonisent avant de se retrouver dans la poubelle verte pimpante. L'air sent encore la poudre et le sang, les échos des cris de douleur ont succédé aux cris de colère, jusqu'au silence présent. La ville se réveille, elle a la gueule de bois. Certains évoquent des coups de feu, d'autres des morts ou des blessés, tous baissent la tête, accablés. Les tracts son regroupé en un tas sale : ils s'accouplent dans les derniers soubresauts du vent. Bientôt, le promeneur ne voit plus que les affiches colorées que semble enluminer le soleil : Loterie exceptionnelle, Promotion, Fruits frais. Les ouvriers communaux replacent les pavés un à un : à chaque coup de masse, la ville se lézarde et vieillit, repliée en elle-même. Elle a déjà cicatrisé.Quelques anciens passent et revoient les rides de ces journées-là : tout leur semblait possible, dans la violence rageuse de leur jeunesse. Aujourd'hui, ils recherchent les ressemblances entre le dessin d'une ride et d'éventuelles irrégularités de la rue mais celle-ci est propre et nette, rasée de frais. Le bruit des klaxons, la fumée des moteurs, les claquements des portières sonnent leur glas à chaque seconde : ils se sont donc battus pour un monde d'indifférence et de vitesse, un monde propre.
Pourtant, quelques graffitis apposés sur une affiche publicitaire les font encore sourire. Une tenue excentrique, une manière de rire aux éclats, un regard noyé de soleil les secouent encore. Alors, le vieillard s'appuie sur sa canne et bloque vingt, trente voitures dans un embouteillage de plomb : ils ne passeront pas. Alors, deux anciens retrouvent leur voix, haute et forte, à en faire vibrer le thé des rombières. Alors, d'anciens combattants bloquent les terrasses, les transports, les rues, les trottoirs et contrefont la vieillesse.
Leurs souvenirs continuent à se battre.
mardi, avril 03, 2007
Déontologie professionnelle ?
J'ignore ce que donnerait un comité d'éthique des professeurs : en fait, si j'en crois l'expérience des organismes qui existent dans l'une ou l'autre profession, nous aurions vite accès à des débats verbeux, puisque les pratiques douteuses sont camouflées sous le jargon professionnel. Et les médecins, les journalistes, les avocats que l'on respecte sont ceux, qui, en fin de compte, ont autant le courage de leurs engagements que le sens de leurs responsabilités.Un professeur devrait assumer ses responsabilités, en dépit des bêtises des directives officielles. Nous n'ignorons pas que la loi n'est qu'un petit, voire médiocre, dénominateur commun et que le juridisme, censé lutter contre les incivilités, n'aboutit dans les faits qu'à un simulacre de justice, mauvaise comédie dont les acteurs ignorent leur rôle. Et pourtant, faute de pouvoir agir sans elle, il nous faut la prendre en compte sans sacrifier notre conception de notre métier.
"Je ne faisais qu'obéir aux ordres" ou "Le ..., c'est la discipline", entendons-nous ici ou là : au nom de l'action, il faudrait se soumettre à l'ordre, aux ordres, aux directives et sacraliser les commandements. Choisir systématiquement la norme, ou la contester de manière aussi systématique, c'est conclure qu'elle est un idéal à atteindre, alors qu'elle n'est qu'un moyen de fonctionner : l'intérêt d'un jeu ne réside jamais dans ses règles mais dans nos facultés à les adapter ou à les transgresser. Sans cela, nous nous résignerions à n'être que des créatures mécaniques, soumises à leur instinct individuel ou à ce supposé code collectif qui se substitueraient à nos propres pensées.
Mes élèves ignorent mes tendances idéologiques : je ne les affiche pas tant qu'ils restent sous ma responsabilité. Je maintiens une relative neutralité philosophique et politique dans mes relations avec eux : sans ce réflexe, plus de débat possible et plus d'argumentation concevable. Je ne puis me concevoir comme une autorité qui concéderait une certaine tolérance dans ce métier que j'ai choisi : je n'ai pas moins de préjugés que mes élèves mais ils sont vécus de manière différente. Des centaines d'élèves les ont remodelés, au fil du temps, me poussant à remettre en question mes objectifs personnels et professionnels, à jouer avec mes propres références tout en évitant de les projeter sur ceux qui m'étaient confiés. Et, finalement et provisoirement, je me suis aperçu que j'appréciais les cadres de référence autant que l'instabilité des interprétations : les premiers me structuraient tandis que les secondes me poussaient à évoluer, comme si les ressorts de l'imagination abolissaient le temps, non sans un certain scepticisme.
Mes élèves peuvent disposer de ce que je leur enseigne, en toute individualité : ce n'est pas nécessairement un cadeau que d'avoir à me contester, à m'approuver ou à me transgresser, puisque j'incarne, parfois malgré moi, l'une de ces autorités qui les abreuve pendant cinq heures hebdomadaires. Il me faut donc essayer de poursuivre cet exercice de haute voltige entre mes idées, celles que j'enseigne, les leurs, et toutes les interactions possibles que la communication met en jeu. Il y a bien des jours où ce jeu d'équilibre perpétuel me fatigue, moi qui trébuche sur le moindre pavé inégal bien concret ou qui connus des emportements radicaux du côté de l'adolescence, d'ailleurs pas tous évanouis. A ces moments de résignations, où mon mauvais caractère se manifeste dans toutes ses sonorités, succèdent des instants d'euphorie, des explosions ou des mises en retrait, selon l'équilibre requis.
Je ne pourrais enseigner en me restreignant à ce dont je serais porteur : mes valeurs et leur hiérarchie, toute relative, n'ont que l'importance d'un port d'attache. Je dois m'en éloigner autant que possible pour les retrouver dans leurs changements, tout comme je dois affronter les territoires méconnus où je m'aventure, avec la certitude d'en revenir modifié. Affirmer des principes, ériger des statues à idolâtrer, édicter des préceptes : autant de comportements qui aboutissent à l'échec de ce que l'on voudrait préserver. De même d'une déontologie professionnelle : elle pourrait tout au plus lutter contre des aberrations manifestes, sans jamais atteindre les consciences, parce qu'elle s'érigerait en principe et nous absoudrait de nos responsabilités et, à terme, de notre autonomie.
Nous avons tout un monde à digérer : il nous modifie autant que nous le changeons. Prétendre le préserver ou le dynamiter, c'est au mieux un réflexe nostalgique de romantique caché dans sa tour d'ivoire, au pire un repli étriqué encastré dans une chapelle quelconque, illusoire et éphémère. Je persiste dans ma réalité au bord des rêves.
jeudi, mars 22, 2007
Ô Verlaine !

Il y a des flics bien singuliers. Louis Lépine, le créateur du concours bien connu, fut un personnage marquant, un préfet de police bien plus que les poulets en batterie que la fadeur du petit écran nous livre sans cesse. Et lorsque j'évoque ces volailles intrigantes, ne me prêtez pas une quelconque intention de médire : à l'heure où des Napoléon-le-Petit de pacotille semblent confondre leurs fantasmes sécuritaires avec la réalité quotidienne de leurs concitoyens, au fond, les policiers de feuilleton nous assurent au moins la fin programmée de leurs aventures.
Louis Lépine fut donc un flic, disais-je donc avant de m'interrompre lors d'une de ces digressions qui font mon charme, avec mes yeux tombants et mon embonpoint, mais ces deux dernières caractéristiques passent mal à l'écrit. Louis Lépine fut, répéterai-je donc, préfet de police de Paris vers 1893. Il eut à surveiller, à cette époque, un abominable délinquant, alcoolique et syphilitique au dernier degré, rendu à moitié fou par l'absinthe : un personnage complètement cinglé qui animait de ses scandales le quartier latin. Et Monsieur Lépine ordonna à ses flics de foutre la paix à cette graine de racaille, à ce trublion aimé des étudiants, à ce boutefeu, à ce semi-clochard. Le scandaleux personnage s'appelait Verlaine, un de mes quatre poètes préférés de ce siècle-là, celui que la police belge arrêta vingt ans plus tôt suite à un coup de feu tiré sur Rimbaud. Monsieur Louis Lépine aimait suffisamment la poésie pour oublier un moment qu'il était flic : un tel personnage méritait bien un hommage.
J'ai parfois la nostalgie des périodes que je n'aurais pas pu connaître : sans doute les anecdotes que l'histoire nous fait parvenir sont-elles plus savoureuses que ces miasmes de l'actualité qui nous livrent leurs personnages protéiformes, insipides et, à mon goût, infréquentables. J'ignore si c'est leur personnalité ou leur adaptation aux médias qui en est la cause mais il n'y a plus de Verlaine qu'aux petits pieds, attendant dans un quelconque rap de circonstance de gueuler ses revendications d'autant plus fort qu'elles sont insignifiantes, et il n'y a plus de Louis Lépine, amoureux de la poésie autant que fonctionnaire modèle.
Notre époque ne connaît que les candidats qui tronquent les statistiques ou qui ont des problèmes de logement : actuellement, pourtant, ce serait Louis Lépine qui serait accusé de faute grave tandis que son ministre pourrait arrêter opportunément un écrivain, dont le passé n'est certes pas dénué d'ambiguïté, mais qui a cessé tout activisme politique depuis plus de vingt-cinq ans.
Un ami, professeur dans le Brabant, s'est vu reprocher par des parents, de leur faire lire de la pornographie : ceci ne vous rappelle-t-il pas les cris d'orfraie sur certains textes que l'on faisait lire à nos têtes blondes ? Pire encore, à cause de son enseignement, il avait développé l'esprit critique de l'un de ses élèves qui, horreur, n'avait plus la même opinion que papa. Apprenez-leur la soumission, nous ordonnent les girouettes de gauche ou de droite, ces commanditaires de sondages qui cherchent à atteindre leur seuil d'incompétence, lorsqu'ils ne l'ont pas déjà dépassé. Nous vivons de plus en plus sous la férule de ces sinistres crétins, dont la prédominance cultive l'affectation jusque dans leur prise permanente de température rectale. Je suis certain que Verlaine leur aurait dégoisé ses poèmes avec un rire de sale gosse : et je pense que Monsieur Louis Lépine aurait applaudi.
Parce que la poésie est une liberté, parce que je prends plaisir à emmerder les cons - bien que moi-même parfois, lorsque mon intelligence s'éveille en sursaut, je me demande si je n'en suis pas devenu un, ou du moins un con promis - , parce qu'il n'y a pas de raison de s'arrêter de penser, je crois bien que je voterai Verlaine ou Lépine : le fait qu'ils ne se présenteront pas est sans importance.
dimanche, janvier 28, 2007
Liberté d'expression ?
Décidément, cela ne cesse de recommencer : mais qu'elle est lourde la pirouette sans grâce des censeurs.Les élèves du primaire (deuxième et cinquième année, donc 7 et 10 ans) sont soumis à une évaluation externe non certificative (Ouf, jargon pédagogique, quand tu nous tiens !). Au-delà des aléas de l'exercice en lui-même, un soupçon de polémique est né du côté de certaines directions à propos de deux textes censés inspirer un exercice de rédaction aux bambins ainsi examinés. Entre parenthèses, on ne m'ôtera pas de l'idée que certains de ces pédagogues, à vouloir tout examiner, ont dû faire subir des avanies inqualifiables aux mouchettes de leur petite enfance.
En bref, ces enseignants reprochent au texte de Nicolas Ancion son vocabulaire un peu cru : ils n'ont pas dû entendre les propos de leurs potaches en cour de récré, ne doivent plus s'amuser à la ronde des jurons , ne doivent plus croire en la créativité d'une langue qu'ils voudraient peut-être châtrer de ses inventions , fussent-elles peu conformes à la norme. Pour Bernard Friot, qu'il soit damné jusqu'à la huitième génération, tant qu'à faire ! Il a osé porter l'opprobre contre le corps enseignant en imaginant une maîtresse d'école coiffée intentionnellement d'un pot de fleur. N'est-ce pas inconvenant, ma brave dame, de rappeler la violence scolaire lors d'une épreuve ministérielle ? Et puis, l'actualité s'est emmêlée, au point, je le suppose, que ces mêmes enseignants conscients de leur mission morale ont dû interdire à leurs potaches de regarder ou de lire quelque journal que ce soit : ils auraient pu croire que l'école est sujette à la violence.
Malheureusement, elle ne l'est pas franchement plus que n'importe quelle institution : comment ainsi qualifier les propos d'un édile qui incrimine, tenant ainsi ses pires promesses avec une persistance que l'on n'oserait qualifier d'entêtement, tant il était certain que la bêtise poujadiste lui irait comme un gant ? Comment qualifier aussi cette société qui a peur d'avoir peur, au point de n'oser affronter les phénomènes qui la perturbent, qui identifie la violence comme si elle lui était étrangère alors même que nombre de nos comportements prouvent notre prédisposition aux pires extrémités ?
Comment également qualifier des responsables, pédagogues ou politiques, qui camouflent la réalité au profit de ce qu'ils croient ? J'ai tendance à trouver l'illusion saumâtre lorsque l'illusionniste croit à ses artifices. Je ne suis pas là, en classe ou dans cette société, pour interdire ou pour morigéner, bref pour soustraire à la vue de tous tout en culpabilisant une quelconque attitude. Et puis, j'avoue être exaspéré de ce discours lancinant qui ne cesse d'identifier les sources de la violence du côté de la fiction de crainte d'avoir à en affronter les réalités.
Il aurait fallu interdire George Grosz : il dénonçait les dictatures en peignant leur violence. Il faudrait interdire Ancion et Friot : leur langage, leurs idées sont en deçà de nos violences quotidiennes. Il faudrait interdire la misère et peut-être les Misérables : parce que parfois l'école montre que notre société se mue en prison et crée de redoutables cages intérieures où parfois des individus se perdent.
Rien ne légitimera jamais une agression : sa lâcheté est, selon moi, sans équivoque. Pourtant, je ne peux m'empêcher de penser que ces attitudes d'humiliation, de soumission, de destruction ne relèvent plus d'aimables fictions, si commodes à vilipender, mais bien de notre comportement commun.
Au nom de quel pragmatisme douteux avons-nous abandonné nos utopies ?
samedi, janvier 06, 2007
Démolir Nisard
C'est le titre de l'excellent roman d'Eric Chevillard, paru lors de la rentrée passée. J'avoue mon enthousiasme : d'abord intrigué par ce règlement de compte avec un critique mort il y a plus d'un siècle, j'ai été emporté par les accès de rage du narrateur, couplés à la dérision de ses emportements.Il y a des personnalités qui obsèdent parce que leur médiocrité s'impose sur la place publique. Ces gens, montés en épingle, osent nous affirmer leur conception inhibée de la vie : ainsi Nisard avait arrêté son jugement littéraire à Bossuet et affirmait une sorte de goût du sens commun, de celui qui débute et s'arrête souvent aux bornes de la connerie.
Ah, le bon sens ! Celui qui nous permet de juger en toute sérénité, croyons-nous, appuyés et soutenus par une majorité à qui le silence tient lieu d'intelligence. On penserait revoir la France d'en bas, chère à Raffarin. On penserait à ce plus petit commun dénominateur qui se trahit dans une certaine culture populaire : le culte de l'audience et des parts de marchés, la musique jetable, la littérature de boutiquier.
Evidemment, vous pourriez m'opposer le nombrilisme abscons, la culture artificielle du bobo en peine de métissage mal digéré ou encore l'élitisme forcené des littérateurs obscurs. Certes, c'est également une réalité : parce qu'une contestation qui se prend au sérieux sombre dans ses clichés, parce qu'un artiste qui s'admire n'a plus besoin que de son miroir, parce qu'aimer tout revient à n'aimer rien.
C'est à une philosophie de la complaisance que notre société nous invite, comme si nous devions y sacraliser l'assentiment, comme si le coup de gueule dhier devait susciter notre accord prochain. Même les réactions les plus agressives se récupèrent, quand elles n'expriment pas déjà de nouveaux clichés, véhiculés en masse au gré de réactions puériles. Et nombre de provocateurs ne font que renforcer cette idée du bon sens commun tant leur discours devient confus et inepte, tant le roi est, en fin de compte, nu.
Le plaisir du roman d'Eric Chevillard, c'est celui de l'indépendance de la littérature, celui de l'imagination qui s'enfuit loin des stéréotypes imposés, qui cultive la dérision et l'humour comme arme de distraction massive, qui se nourrit de ce qu'elle conteste mais ne cannibalise pas la bêtise avec la seule facilité de la contestation bon marché.
Le plaisir est une liberté exigeante : nous y choisisssons l'indépendance.
samedi, octobre 21, 2006
La loi de la jungle ?

J'avoue que je me pose souvent des questions sur la compétition et sur les supposées valeurs qu'un système exclusivement commercial pourrait engendrer : c'est un peu comme si mon épicier ou mon boucher m'indiquaient comment vivre ma propre vie, comme si j'alignais mes quelques conquêtes féminines sur un tableau de chasse qui me préciserais, statistiques à l'appui, que je dispose toujours des ressources indispensables à un attentat à la pudeur , de préférence quand les jours s'allongent. Et il n'y aurait pas qu'eux, me rappelait encore l'obsédé de la rue Tartarin.
En fait, pour caricaturer - et un blog est-il autre chose que le dessin caricatural de soi-même ?- deux options s'offriraient à chacun de nous : ou se soumettre à la loi, expression de la collectivité, ou se soumettre à la compétition, expression du monde commercial. Inutile de préciser qu'aucune option ne me semble satisfaisante : même si j'avouerais plutôt ma confiance, toute relative et pétrie de critiques, en la loi, je refuserais de me soumettre à une quelconque règle dont je ne comprendrais pas la légitimité.
Il nous arrive à tous de confondre l'excellence et la compétition, ce qui nous amène à incriminer les lois qui posent le plus petit commun dénominateur. J'avoue ma perplexité. La compétition ne nous améliore pas : elle nous astreint à un objectif, ce qui nous mène à devenir dépendant de cette quête du meilleur résultat. J'ai ainsi l'impression de voir le libéralisme le plus ultra se revêtir des oripeaux de Stakhanov et transformer l'individu en homme-machine, réduit à sa stricte utilité. Et je me prends à imaginer, dans mes rêveries, les différentes parties de mon corps s'essayant aux plus hautes performances : je tombe alors de mon lit. Et je me rappelle ces prétendus modèles de réussite : Bill Gates, inventeur de pas grand chose ; ces sportifs de haut niveau acclimatés au banc de touche ou aux procès pour dopage ; la télé-réalité et ses vainquers qui expriment la médiocrité commune. Et le bon peuple d'applaudir à ces succès de pacotille qui essaiment leur fraude, qui gangrènent nos quelques valeurs en leur attribuant un quelconque prix d'excellence usurpé.
Personne n'excelle par rapport aux autres : se surpasser est d'abord une performance individuelle, dérisoire si elle ne s'exécute que pour les impératifs du spectacle. Je peux me sentir fier de ce que j'ai accompli, si j'ai pris plaisir autant à la recherche de mes propres ressources qu'au résultat final. En fait, le résultat le plus important, c'est d'abord la mise au jour, comme le voudrait la maïeutique socratique, de mes capacités - et non de ces compétences qui me soumettent à une tâche - et l'éveil de ma liberté, qui s'inscrit et se déploie sur cette page blanche de mes jugements, que je remplis au fil de chaque jour.
Je me prends encore à rêver : je me vois assis dans une jungle où la loi, minimale, me laisse le temps de respirer, de faire une pause et de rêver. Assis à l'ombre d'un arbre dont je ne serais pas contraint de retenir le nom, je regarde en paressant la vie qui grouille autour de moi, dans sa diversité, sans jamais la réduire au filtre seul de mon regard. J'y perçois un exploit collectif sans cesse renouvelé, sans jamais me sentir contraint d'en faire partie, parce que j'en suis un élément nécessaire et non utile, comme chacun de ceux qui la constituent. Chacune de mes pensées ou de mes actions acquiert cette nécessité en se refusant à toute utilité. Chacune a l'importance que je peux lui accorder en fonction de mon propre jugement et de la situation qui secrète.
Et puis, pourquoi se presser, se stresser, se contraindre ? En fin de compte, j'arrêterai la terre à son prochain passage.
mercredi, octobre 18, 2006
Un âne peut bêler ?

Je ne devrais pas lire la presse de grand matin, surtout quand le matin commence aussi tôt et quand un article idiot trouble le plaisir de mon premier café de la journée.
Un Chantre quelconque vient donc me pousser une aubade sous mon balcon : j'ai bien l'impression qu'il va se prendre un petit pot sur la tête, tant j'ai parfois la maladresse d'une certaine inélégance quand un fêtard saoul de ses propres obsessions vient m'emmerder avec ses chansons de corps de garde.
L'enseignement, selon ce quidam (rentier ? expert ? diva d'opéra ?) ne fonctionnerait pas parce qu'il ne serait pas soumis à la compétition. Et celui de l'école européenne montrerait le bon exemple, comme l'immersion, comme l'enseignement néo-zélandais, comme l'école martienne d'Uranus (qui n'est plus une planète depuis peu, et cela n'est pas très correct, non ?). Bref, cette pensée fondée sur des comparaisons approximatives me sidère un rien. Pour ma part, je ne connais que le fonctionnement des écoles européennes : suffisamment pour me laisser perplexe et sceptique sur la portée des affirmations sur les bienfaits d'un enseignement sélectif et en immersion, à moins qu'il ne se restreigne à un groupe sociologiquement très déterminé et éloigné de la réalité quotidienne.
Par contre, nous revoici (ou là, selon notre degré de myopie) face au fameux enjeu de l'enseignement : la course à l'emploi. Et notre chantre de dégager un remède en transformant le parent (et l'élève) en client forcément soucieux de la rentabilité de son investissement... En résumé, il faudrait que le parent (et l'élève) devienne consommateur d'enseignement afin d'avoir accès à un enseignement de qualité.
C'est à ce moment-là que j'ai dû avaler de travers : après avoir dû m'excuser auprès de mon café et de mon moniteur des mauvais traitements que je leur infligeais, je repris la lecture de la dernière blague de ce quelconque penseur de comptoir qui osais, ô le cuistre, venir me saloper mon zinc avec ses idioties.
L'enseignement n'est pas qu'un espace de formation : idéalement, il devrait être autre chose, une sorte de no man's land où l'élève apprend à se construire ses propres références, avec ou contre ses professeurs, parce qu'apprendre a contrario fonctionne aussi. L'adolescent peut aussi commencer à prendre ses distances vis-à-vis des références de ses parents, ce qui est nécessaire à la résolution du conflit des générations, et à se forger une personnalité, une méthode, des bases. L'enseignement devrait donc être un espace privilégié où se crée l'autonomie de l'individu.
Et cela coince souvent. Hormis les problèmes de fonctionnement de l'enseignement public, certes bien réels, il y a comme un léger problème de mentalité. Si la démocratie exige un respect des lois sur un mode contractuel, qu'en est-il de la fameuse course à l'emploi ? Combien de métiers exigent la soumission de l'employé ou même du simple candidat ? Quel travail nous permet de prouver notre autonomie ou notre intelligence ? Je me demande vraiment ce qu'il faut penser ce cet esprit d'époque qui impose le travail comme valeur absolue, alors que ce dernier n'est qu'un moyen de vivre, un éventuel échange de bons procédés avec une société dans laquelle, jusqu'à preuve du contraire, je vis toujours ma vie privée, qui entend bien le rester. Comme tout un chacun, je travaille parce que j'y suis obligé, même si je peux prendre un plaisir personnel à exercer mon métier : je ne travaille pas pour faire plaisir à mon employeur qui, de toutes façons, s'en fout, pour autant que ses exigences très formelles soient respectées.
La fille adolescente d'une amie m'avait sorti, il y a quelque temps, une phrase de son professeur de math :"Il faut étudier jusqu'à ce que ça fasse mal !" J'avais alors vitupéré contre ce dolorisme expiatoire qui confond l'apprentissage et la souffrance, comme si appartenir à un corps social exigeait la mutilation de son propre plaisir. C'est ce type de mentalité, qui résume l'individu à son aspect utilitaire, qui détruit notre organisme social : puisqu'une société où l'on délimite l'école à ses acquis utilitaires est vouée à l'échec, puisque refuser l'initiative et les goûts, même négatifs, de l'élève aboutit à la création d'une norme beaucoup plus forte que celle toute relative qu'impose la collectivité à travers l'enseignement public.
L'enseignement public ne va pas bien : c'est un fait. Globalement, il crée de plus en plus d'insatisfactions, voire des frustrations en masse. Peut-être parce que nous vivons dans une mentalité qui transige avec ses valeurs, jusqu'à les résumer à une étiquette vide, à un catalogue de prix sans finalité. Et ce n'est certes pas le monde politique qui nous écartera de cette perspective utilitariste, avec ses idéologies bradées au prétexte d'un pragmatisme de circonstance.