jeudi, mars 19, 2015

A propos de citoyenneté ?

J'ai de la chance : je n'ai jamais dû m'aventurer professionnellement dans le maquis des cours philosophiques. J'ai donc pu garder pour moi mes doutes ontologiques, entre agnosticisme et athéisme, qui finalement ont pu se résumer en foutisme actif, une variante du zutisme littéraire et une dissidence du pastafarisme teintée de zététique. Je précise au lecteur inattentif de ce blog que je n'inscris personne dans mon sous-courant : vous y allez si vous le désirez mais, personnellement, je me fous des adhésions. Bref, j'ai horreur des doctrines, quoique le groucho-marxisme me tente parfois. J'adore râler et critiquer : je suis un emmerdeur. Je ne puis, par conséquent, que garder une extrême réserve face à la création d'un cours d'éducation à la citoyenneté. 

J'y reconnais ce vieil ennemi, l'éducation, qui me semble phagocyter l'enseignement à outrance. Je persiste à refuser la notion d'éducation même, tant elle me paraît relever strictement de la sphère familiale et de l'autonomie de pensée : ce glissement vers l'éducation me semble conforme à la pédagogogie des compétences, supposée se centrer sur l'élève, à la manière du fumeux développement personnel qui n'est, de fait, qu'une nouvelle manière de manipuler le travailleur afin de le rendre heureux de sa servitude. En gros, le jargon éducationnel ressasse ses oukases en utilisant les stratégies publicitaires et propagandistes, créant l'illusion du choix là où il incrimine la distance critique et l'autonomie de pensée : et l'école de se muer en hypermarché avec ses têtes de gondole, ses rayons soigneusement alignés et ses parcours implicitement orientés. De nombreux écrivains ont montré très concrètement leur méfiance de l'éducation, allant jusqu'à la considérer comme Vallès, par exemple, en tant que substitut déguisé du patriarcat. Il est également difficile de croire au stéréotype d'une éducation démocratique dont le plan architectural de l'époque reste ancré dans le panoptique
Et la citoyenneté dans tout cela ? Sa résurgence semble associée aux phénomènes de crises dans l'histoire des démocraties. Le civisme revanchard d'après la défaite de 1870 a donné lieu à des monstres scolaires, tant la sujétion de l'école au nationalisme de l'Etat se devait d'être implacable, ce qui rend davantage perplexe face à l'appellation de "hussards noirs de la République" lors du combat pour la laïcité de l'Etat : trop de majuscules, trop de chapelles en conflit. Que dire de l'édification de ce cours sur la citoyenneté contemporaine ? Sera-t-il critique dans un enseignement soumis à l'indicateur Pisa, inspiré par les attentes du FMI ? Pourra-t-il aborder les subversifs autrement qu'en les considérant comme des aberrations de la norme ? Ne consistera-t-il finalement, ce cours, qu'en une aimable accoutumance au conformisme camouflée sous une apparente liberté ? Cela ressemble à s'y méprendre aux stratégies totalitaires : prétendre nous protéger des circonstances érigées par le régime en place pour renforcer ledit régime. Il serait temps que l'école puisse s'extirper de ce credo de l'obéissance nécessaire, puisque la nécessité est factice. 
Nous attendons depuis des années un cours de critique des médias : hormis quelques initiatives ponctuelles, il se fait toujours attendre. Pour confirmer la liberté de la presse et la liberté d'opinion, nos démocraties créent de nouvelles législations et, donc, de nouvelles infractions, ce qui reste un moyen bien commode de renier leur responsabilité première dans l'émergence des radicalismes. Il serait ainsi très intéressant de constater la banalisation du discours extrémiste, pensé pour la brièveté et le simplisme, et donc pleinement compatible avec les médias anciens ou modernes. De même, une critique des médias ne pourrait manquer d'analyser avec scepticisme la communication institutionnelle, publique ou privée, afin de mettre en exergue son inconsistance, ses prétextes et ses objectifs démagogiques. 
Nous pouvons lire des cartes blanches ici ou sur les cours philosophiques : le sujet est d'actualité et l'actualité est un excellent prétexte pour prétendre à la pensée sous les oripeaux du prêt-à-penser, cette nouvelle doctrine. Les intervenants se discréditent généralement en confondant leurs enjeux opératoires, qu'ils revendiquent au détriment de leur impact réel et de leur dérive inévitable : ils persistent à identifier leur action comme exclusivement déterminante alors qu'elle ne resterait que circonstancielle, puisque tributaire d'un contexte qui les dépasse, et encadrée, puisque décidée par le monde politique. Leur idéalisme, empreint d'ailleurs d'une certaine radicalité, prétend au conflit de principes et même à la qualité de leur remède : la foire aux bonimenteurs est ouverte... comme ne l'avait pas dit Malraux. 
Je n'ai pas de solution. Je rêve parfois que l'élève auquel j'enseigne ne se retrouve pas résumé à des compétences ou à des évaluations, ce à quoi il finit par s'identifier. Je rêve souvent que le taux de chômage ou l'austérité budgétaire ne soient plus les indicateurs essentiels du degré de culpabilité d'une société. Je rêve toujours d'une société où les individus puissent juger en toute autonomie et agir en conséquence. Et puis, je me réveille dans un contexte de crise sécuritaire où les institutions prétendent nous protéger de ce qu'elles-mêmes ont engendré. J'ai alors envie de me recoucher...

Voltaire, dans un texte ironique sur la lecture, évoquait la possibilité absurde d'une idée amenée pieds et poings liés devant le pouvoir officiel : nos sociétés démocratiques réalisent cette aberration jour après jour. 


Note : illustrations de Babouse et de Pétillon. 



mardi, mars 17, 2015

L'école des parents, où l'enseignant se demande s'il n'offrirait pas son portrait pour décorer le salon familial...

Note liminaire
Cet article n'évoquera pas de cas précis récent : je me refuse à partager sur ce blog quoi que ce soit qui mette mal à l'aise élèves et parents de l'actuelle génération. Le lecteur excusera donc certaines généralités que je n'illustrerai pas par des exemples.

La ministre Milquet a fait sortir de presse il y a quelque temps un guide à destination des parents, "Comment mieux connaître l'école et s'y impliquer ?", entérinant ainsi le glissement progressif de l'enseignement vers l'éducation, du moins en théorie.

Parents et Ecole ont pour mission commune de réussir l’éducation des jeunes. Les parents d’élèves sont ainsi membres à part entière de la communauté éducative. Le partenariat entre les enseignants et l’ensemble des acteurs du monde scolaire et l’implication des parents dans l’école sont des gages de réussite pour l’enfant. Ce guide a été rédigé pour vous afin que vous soyez plus conscients de vos droits et possibilités de participation dans le monde de l’école et que vous trouviez les informations nécessaires à la compréhension de l’organisation de l’école et du rôle de tous les acteurs.

Pourquoi ai-je donc l'impression d'une communication électorale qui s'appuie sur le lexique propre aux relations commerciales ? "Partenariat", "droits" et "participation" sont des vecteurs communs des campagnes commerciales : le monde politique aurait-il à ce point régressé, au point de renier ses propres responsabilités dans ce vocabulaire de l'amalgame ?  Il est vrai que les marchés de l'enfance et de l'adolescence ont significativement explosé tandis que le monde politique attribuait l'enseignement à un niveau de pouvoir tributaire de tous les autres. Je rappelle au lecteur égaré dans le système fédéral belge que la Communauté française (seule appellation légale de la FWB) ne peut lever aucun impôt. La succursale est donc captive de ses maisons-mères et entretient les biais cognitifs de sa clientèle ses usagers pour sauver son image.
Il est par conséquent logique de feindre de rassurer le consommateur d'école, en lui faisant oublier qu'il est aussi électeur et en lui permettant de s'immiscer dans le travail de professionnels ou supposés tels (Là aussi, il y aurait matière à réflexion). Au risque de détruire le fonctionnement de l'école et ses objectifs ? C'est à craindre : cette analyse est d'ailleurs partagé dans un excellent article de synthèse de la revue Sciences humaines.

Certains développements récents ont prouvé le caractère nuisible de l'intrusion d'une minorité, certes, vagissante de parents. Je rappellerai, pour mémoire, la tentative de censure des lectures par la ministre Simonet, en réaction aux plaintes de parents relayées par le Délégué général aux droits de l'enfant. Là réside notre premier gros problème : dans les conflits d'expertise du trop vaste monde de l'éducation, il y a toujours un expert disponible, qui n'a même pas à se soucier de crédibilité scientifique ou de mesure d'impact puisque le marché reste toujours conséquent. Plusieurs de ces prétendus experts ont malheureusement prouvé l'inconséquence, pour ne pas dire l'inconsistance, de leurs avis, au mépris du cadre scolaire qui est tout de même supposé fonctionner dans l'intérêt de l'enfant. Que les parents, aidés de ces mercenaires de l'éducation, s'en prennent à l'école quand elle fonctionne plutôt bien rend pathétique des actions nécessitées par de réels dysfonctionnements beaucoup plus réels.  Vous souvenez-vous des actions de Marie-France Botte ? Sauvez-nous de l'expertise. Et sauvez les adolescents des diagnostics comportementaux médicalisés...
Le parent expert, qui est parfois enseignant, est déjà une catastrophe en soi : s'il utilise son expertise dans un contexte conflictuel, il procédera forcément à l'éviction de tout ce qui interfère dans le conflit, oubliant ainsi que la réalité de son gosse ne se réduit pas au simple résumé d'une idée mais qu'elle consiste en un ensemble d'hypothèses complexes. Le parent expert pense avoir tout compris dans une optique hyper-spécialisée : il oublie que le chercheur se méfie en priorité des résultats qui semblent confirmer sa thèse de départ, il oublie surtout que son point de vue est forcément déformé par son affection. Il est vrai que la diversité des caractères de profs est une réalité complexe qui n'est accessible qu'aux adolescents qui la vivent. Finalement, le parent expert agit comme le prof qui néglige ses élèves en sacralisant sa matière : l'enfant devient ainsi un instrument ou un enjeu, plus un objectif. L'action récente à l'encontre des cours philosophiques me semble de ce type, puisque l'impact collectif réel a été négligé au profit d'un supposé gain.

Le parent affectif, lui, pose un problème de distorsion des principes de l'école. Il est normal d'aimer ses enfants mais faut-il pour autant projeter ce type de relation dans n'importe quel contexte ? Je conçois qu'il s'agisse d'un numéro d'équilibriste : je trouve aussi que certains de mes élèves sont attachants, ce qui ne doit pas m'amener à transgresser les obligations de ma fonction. Quant l'affection se transforme en désespoir dans le contexte de l'échec scolaire, nous aboutissons à une réelle dramatisation de ce qui n'est qu'un constat de travail. Il est vrai que la pédagogie fumiste des compétences semble sanctionner le fonctionnement même de l'individu au-delà de l'élève mais il reste loisible au parent affectif de se rappeler, simplement, qu'un échec peut arriver suite à un ensemble de circonstances et qu'il n'y a pas nécessairement de coupable, qu'il s'agisse du prof ou de son enfant, d'ailleurs. Et que l'école est supposée être une histoire de professionnels...

Le parent dictateur instrumentalise son enfant comme intermédiaire de son pouvoir. Généralement actif dans les associations de parents, son but est avant tout de plier ce qui l'entoure à ses obsessions. Là encore, le monde politique, qui partage certaines valeurs avec lui, lui propose quelques instruments d'intrusion, dont il tente d'abuser, négligeant l'impact désastreux de ses actions sur les organes dont il détourne les missions. Il s'approprie les conseils de participation, les réunions de parents ou même ses enfants au nom des privilèges que son optique clientéliste exige. Et l'école de laisser faire, avec la lâcheté entretenue par les chaînes institutionnelles de la responsabilité relative. Pouvons-nous imaginer les ravages d'une éducation fondée sur une telle pauvreté d'intention et sur les expédients de la manipulation ? Regardez attentivement les partis politiques : ils préfigurent l'école de demain.

Le parent absent ou l'indifférent : nous le voyons peu ou pas, ce qui n'est pas nécessairement un problème si son môme va bien. Par contre, il est fréquent que les adolescents (je ne veux même pas songer aux jeunes enfants dans ce cas...) recherchent un supplétif dans son monde scolaire. J'ai pris l'habitude depuis longtemps de m'intéresser aux bulletins de mes élèves, parce qu'il me semble que l'enseignant ne doit pas résumer les individus auxquels il fait face à la seule matière qu'il prodigue. Un adolescent a besoin d'être encadré, aimé ou enguirlandé : c'est un truisme, c'est loin d'être une évidence. Notre époque semble, dans un bégaiement de l'histoire, renouer avec le manque d'empathie collective. J'avoue que pour moi, simple prof, il est difficile de digérer qu'un parent continue à se décharger de son gosse auprès de professionnels sous le prétexte qu'il aurait encore à se constituer son propre bonheur à lui. L'absence de prise de responsabilité ou la facilité au désengagement, sous toutes ses formes, deviennent dans les faits un tribut dont l'école ne peut s'acquitter sans se perdre.

J'ai sûrement négligé nombre de cas de figures dysfonctionnelles lors de ce rapide coup d'oeil D'abord, les parents qui se portent bien et dont l'influence apaise les enfants : même leur faillibilité ne pose pas de réels problèmes, puisqu'ils s'attellent continûment à la recherche de solution. Avec ceux-ci, les malentendus ne durent pas longtemps et ne se transforment pas en conflits. Ensuite, je n'ai pas abordé les cas psychologiques graves : même s'il transparaît en filigrane dans le parent dictateur, le parent abusif me semble relever davantage de la médecine que du simple travers comportemental. Enfin, je pourrais adresser les mêmes critiques au monde enseignant (J'ai bien dit que je me fâchais avec tout le monde !) puisque ces mêmes travers y sont tout aussi significatifs et que, nous les professeurs, sommes partie prenante de la société. Mais je me permets d'espérer que la diversité des enseignants auxquels sera confronté un adolescent atténuera en conséquence l'impact de chacun et que la distance affective que permet notre fonction nous permettra de rester des "passeurs" plus que des mentors et de ne pas subir, comme nos jeunes gens, la prégnance du cordon ombilical en permanence. Les adolescents vivent autre chose que leur vie familiale à l'école et c'est tant mieux : je refuserai toujours à ce que les enjeux de l'école soient subordonnés au matriarcat ou au patriarcat. L'école devrait rester une institution démocratique indépendante de la sphère familiale pour atteindre ses objectifs. Encore faudrait-il que le monde politique, entre deux échéances électorales, cessent de l'utiliser pour séduire l'électeur...

Développerai-je les problèmes engendrés par les enseignants eux-mêmes ? Il me semble que je l'ai déjà fait assez souvent et une nouvelle synthèse réclamerait  de pouvoir prendre une certaine distance critique et ensuite d'en avoir envie : nous attendrons donc la réalisation de ces deux conditions avant de donner une conclusion à cette série d'articulets.








samedi, mars 14, 2015

"Ecole sous diagnostic", où le blogueur a le sentiment que ses cauchemars deviennent réalité...

Le lecteur attentif de ce blog, ou même le dilettante de passage qui serait tombé dessus au hasard d'une recherche sur l'éviscération de chatons, n'aura pas manqué de remarquer que je suis enseignant. En tant que tel, il y a longtemps que j'ai décidé de cesser de geindre pour me positionner en râleur professionnel : mes anciens élèves peuvent en attester, je le pense. Et les attaques contre l'institution scolaire ne me crispent pas a priori : si j'aime mon métier, je me refuse à le sacraliser et les seuls rituels  auxquels je m'astreins quotidiennement se pratiquent devant le percolateur de la salle des profs. 

Mais, parfois, je me demande en quoi notre société et ses institutions sont encore cohérentes. C'est le gros défaut d'une mentalité d'époque qui confond allègrement slogans, punchlines, principes et valeurs dans un salmigondis indigeste digne de la junk food, ce qui me permet de compléter mon quota obligatoire d'anglicismes pour cet article. Nous nous retrouvons ainsi avec la nécessaire redéfinition des cours philosophiques dans le réseau officiel d'enseignement belge suite à un arrêt de La Cour constitutionnelle, en conformité avec la convention des droits de l'homme européenne.

Il y aurait sûrement beaucoup à dire sur la cohérence juridique européenne qui semble davantage percevoir un problème dans la fréquentation obligatoire de cours philosophiques au choix que dans la reconnaissance de la notion de blasphème. De même, l'omniprésence d'un réseau confessionnel puissant dans la sphère scolaire semble être devenue une simple donnée factuelle, même plus un sujet de discussion, tant la notion de marché scolaire est maintenant inhérente à l'école belge : en dérive d'ailleurs le retour de la notion de bassins scolaires qui avait pourtant été rejetée il y a quelques années. Au final, l'action récente d'un couple de parents et l'arrêt de la Cour relèvent-ils réellement de principes de base en matière de libertés ou, beaucoup plus prosaïquement, de consommation de valeurs scolaires ?

Nous savons que l'école est tributaire de la société qui la finance et en engendre les cadres de référence. Il semblerait que, de plus en plus, il y ait une distorsion entre les principes de l'école publique, le système marchand et les attentes des parents. Les premiers doivent-ils être sujets à variation ? Sans doute, si l'on admet que la démocratie y est également sujette puisque l'histoire de l'école publique se confond avec l'histoire récente des régimes démocrates : il est à noter qu'en temps de crise institutionnelle, le monde politique se tourne à nouveau vers l'école, comme si les pesantes contraintes budgétaires affichées par ailleurs cédaient le pas à la doctrine du sanctuaire. L'économie de marché est présente dans l'école depuis l'après-guerre : Pisa, fruit de l'OCDE, vient le rappeler régulièrement. Le postulat est, bien entendu, que l'économie garante de la pérennité des valeurs démocratiques (on ne sait d'ailleurs toujours pas pourquoi ? ) a la primauté sur les institutions démocratiques, lesquelles doivent par conséquent travailler dans sa perspective : un totalitarisme fonctionnel se met en place ainsi, contraignant autant l'usager que l'institution supposée le servir. Enfin, les attentes des parents aboutissent fréquemment à remettre en avant des modes parfois beaucoup plus réactionnaires que la tradition quelque peu poussiéreuse de l'école elle-même.

Sur les principes de l'école, d'autres se sont prononcés : je remarquerai simplement que nous sommes à la recherche d'un parti politique qui s'inquiète de l'enseignement officiel autrement que d'un levier de pouvoir, substrat de la pilarisation de notre modèle belge révolu. Le débat est d'ailleurs passé largement entre les mains d'associations qui n'ont rien en soi de démocratique, tantôt supplétives tantôt lobbyistes (le Segec ?). Sur la marchandisation de l'école, il vous suffit de voir la frénésie du classement, par exemple, ou, si vous êtes un professionnel, d'analyser vos programmes et les réformes en cours avec un rien de sens critique. Là encore, hormis l'APED, dont je suis loin de partager pourtant les vues, il me semble que le débat a été confisqué au profit de la bêtise pédagogique, ce pléonasme qui s'est instauré en doxa.

Je risque de revenir sur l'un de ces sujets prochainement mais faute de temps, je m'attellerai d'abord, actualité oblige, au problème réel posé par l'interaction des parents avec l'école, afin de pouvoir vraiment me fâcher avec tout le monde par étapes.

A suivre !




samedi, mars 07, 2015

Vendredi, c'est le jour du poisson !

J'adore les journées sans signification, les journées gratuites, les journées où il m'est loisible de rechercher en toute indépendance le souvenir d'un artiste ou d'un fait historique sans qu'une quelconque dame patronnesse, drapée dans sa vertu approximative, m'impose de cantonner ma réflexion à un seul sujet. 

Toutes ces journées gâchées... Il n'y a pas assez de jours dans une année à dédier à l'une ou l'autre espèce menacée mais les mécanismes publicitaires ont l'opportunisme de nous proposer des dates de communication pour nous permettre, en pleine conscience, de songer un jour à tout ce que nous nous empresserons d'oublier à longueur d'année. Parce que le sujet est souvent anodin ? Pas nécessairement ! Fréquemment, c'est simplement parce qu'il est corollaire des communautarismes, cette tendance du marketing médiatique appliquée à la politique. 

Revenons sur les communautarismes, ce système d'intégration qui a la prétention fallacieuse de traduire le multiculturalisme. La querelle n'est pas récente : des conflits de génération ont existé dans l'histoire des idées, simultanément à des conflits identitaires. Tous les empires coloniaux, y compris la très relative démocratie athénienne, ont dû tenter de résoudre le paradoxe de leurs principes de base et de leur diversité de fait. Même les systèmes dictatoriaux y ont échoué, en dépit de leur apparence cohérence qui s'avérait, de fait, relever de la connerie identitaire. Mais l'idéologie de marché est passée par là...

Nous cultivons souvent nos goûts par choix binaires : j'aime/je n'aime pas, formage/dessert, Israël/Palestine. Ce prétendu confort, nous le nourrissons grâce aux stéréotypes générés dans les médias de masse. Religions, idéologies, cinéma, presse, réseaux sociaux et blogs (oui, même ici) engendrent des reflets d'opinions qui relèvent davantage du café du commerce, dont j'ai souvent la nostalgie, que de la réflexion la plus embryonnaire. Nous répercutons ces idées prédigérées en les reproduisant ici ou là, enchaînant les éventuelles discussions à l'argument du tiers exclu, au "c'est mon choix" ou encore à des revendications fumeuses incluant alternativement le respect et la liberté...

Et pour nos moments de doute, la publicité nous vend ses réponses prémâchées en répandant ses socio-styles comme aucune idéologie n'avait encore véritablement réussi à le faire dans une démocratie : notre époque a créé le fanatisme mou... A tel point que nous reproduisons allègrement cette confusion exemplaire : si quelqu'un attaque un juif, un musulman, un handicapé, une femme, ce n'est pas en fonction de l'identité que nous nous devons de le défendre. Identifier sa victime est un réflexe paternaliste ou communautariste : c'est aussi le résumé des motivations de l'agresseur. Nous devrions au contraire, rappeler les principes au nom desquels nous sommes prêts à nous battre, des aspirations universelles parce que partagées, y compris dans des camps prétendument opposés. 

Tout discours communautariste est une entrave à notre réelle capacité d'empathie. Alors que l'on a pu voir des animaux porter secours tant à leurs semblables qu'à des représentants d'autres espèces, notre société tend à graver dans le marbre cette idéologie de la coupure, qui n'est jamais qu'une traduction allégée de la mentalité de l'agresseur : nous préparons ainsi notre pierre tombale. 

Voici donc ma suggestion : consacrons chaque jour à un plat cuisiné, à une fleur ou à un animal (chatons y compris) ! Puisque nous nous avérons fréquemment incapables de transformer nos idéaux en cauchemars, rêvons d'inutile : cela nous rappellera qui nous sommes.  


samedi, janvier 24, 2015

Contre Mons 2015 ?

D'après Yves Vasseur, le directeur de la Fondation 2015, si je résume quelques-unes de ses multiples communiqués entretiens avec la presse, se positionner contre 2015 ce serait refuser l'art, le progrès, le génie (Se prendrait-il modestement pour une lampe, notre lampiste ?), l'accès à la culture, bref une vision d'un avenir enchanteur basée sur l'art et financièrement rentable.



Comment peut-on refuser cet événement majeur et se positionner ainsi contre le vent de l'histoire sans être assimilé à un affreux réactionnaire inculte qui a rangé sa curiosité dans un coin de ses toilettes ? Je le peux, sans problème, si, contrairement à la grande presse institutionnelle, je me base sur les faits, ceux qui transpirent au détour d'un article, ceux que la presse satirique évoque, ceux que je puis constater. 

Nous en sommes à un budget de 70 millions : ce montant a varié au hasard des articles passant ainsi de 64 à 67 millions avant d'atteindre le nombre rondouillard et bien belge de septante, incertitude des chiffres révélatrice de la communication particulièrement opaque sur les coûts de cette opération. De ce budget, le principal pourvoyeur de fonds est la Communauté française (je rappelle à mon lecteur égaré que la Fédération est une appellation promotionnelle qui n'a rien de légal, la Parlement de la CF l'ayant sans doute votée après un apéro un peu arrosé !) qui verse 28,5 millions d'euros (soit plus d'un milliard d'anciens francs belges) au pot commun. La Communauté a donc versé cette somme conséquente, l'équivalent de 57 mille ordinateurs de gamme moyenne à un projet aérien et visionnaire : je ne pensais pas que les consultations chez les voyants avaient à ce point augmenté... Le cher commissaire est ravi, par ailleurs, d'annoncer que l'opération ne coûtera que 3 millions aux Montois... J'ai toujours trouvé admirable, dans notre petit pays morcelé, cette propension à découper les coûts selon les pouvoirs politiques dans la communication institutionnelle tout en oubliant ce fait assez simple : le citoyen paye toujours la note globale. Mais puisqu'il s'agit d'art....


Ah, l'art, la culture et toutes ces sortes de choses ! On a tellement écrit de bêtises sur l'art que mont petit texte ne sera qu'un vague voile d'écume sur l'écume d'une mer à peine ridée par un petit vent frais. Alors, penchons-nous sur l'art au centre de Mons 2015. Des expositions de prestige, clés en mains, comme le fut l'expo Warhol, comme le sera l'expo Van Gogh au Bam : vous savez, des noms qui disent quelque chose à tout le monde en guise d'alibi patrimonial et qui permettent de bien tarifer le billet d'accès. Tiens, jusqu'à l'année passée, l'accès au Bam était gratuit pour les élèves scolarisés à Mons : maintenant, ils sont priés de passer à la caisse par amour de l'art... Patrimonial également, l'éclairage du beffroi, une initiative des plus spectaculaires tant le son et lumière est audacieux et inédit. Patrimoniale également la rénovation de quelques musées locaux avec, étrangement, une sorte d'obsession pour Napoléon : je suppose que dans un siècle ou deux nos descendants pourront s'extasier sur les sculptures d'Arno Breker ou le réalisme socialiste. Patrimoniale enfin l'architecture de Mons : à ce point mise en valeur que des projets immobiliers de grande amplitude s'empressent de modifier la ville en une opération de chirurgie esthétique qui évoque la boucherie industrielle dans ses heures de gloire passée : la gare (oups !), le quartier du Manège (Oups encore !), les grands travaux urbains (Ce fut long mais c'est à peu près en voie de commencer à envisager d'être pratiquement fini prochainement !). Certes, ce n'est pas tout à fait de l'art mais ces projets de prestige ne sont pas financés par Mons 2015, le staff de communication de la Fondation (Bêtise et bénédiction !) pourrait vous le confirmer. Quant au contribuable, il pourra se consoler lors des grandes messes fêtes gratuites que notre patron très romain a ménagé à sa disposition pour l'entretenir davantage sur la culture de la betterave sucrière et du houblon...
Ah, le prestige ! Cette rengaine du Manège lors de ses programmations, pas foncièrement mauvaises mais spécialisées dans le créneau supposé créatif de la postmodernité référentielle parfois trouducultoire à  destination d'un public bobo (Vasseur n'aime pas ce mot, j'en suis baba !), dont l'ingénierie culturelle ne saurait s'atteler à davantage de diversité, ce qui semble être d'ailleurs le gros problème de certains centres culturels wallons. Mais le bobo ne sera plus retenu dans la cage dorée du théâtre du Manège : il pourra enfin s'aventurer dans une rue à sa mesure, entre le Passenger la plaque commémorative en hommage au Passenger et quelques autres initiatives tout aussi stéréotypées mais qui ont l'avantage d'éviter de faire intervenir les artistes montois, sans doute pour se prémunir contre une quelconque accusation très commune de clientélisme. A moins que personne ne connaisse la culture locale, incarnée par le journal satirique El batia mourt sou, ce qui serait une hypothèse étonnante. 

Ah, Mons 2015, ce chef-d'oeuvre d'audace qui aurait dû se trouver à Liège ! 
Ah, Mons 2015, ce projet de futur pensionné qui regardait sûrement Derrick en version originale !
Ah Mons 2015, ce concentré de culture stéréotypée qui rappelle avec émotion les cérémonies d'ouverture des J.O. ou de la coupe du monde !
Ah Mons 2015, ses flyers improbables, ses expos approximatives !
Ah Mons 2015 et ses dépassements budgétaires !

Bienvenue dans la néo-culture de masse, la culture de la société du spectacle...

jeudi, janvier 22, 2015

La grande frousse ?

Il n'aura pas fallu longtemps pour que les conneries s'accumulent. La peur voyage comme ces nuages de pluie : elle moutonne avant d'éclater en averses. Et nos chers médias d'agiter les passoires...

La grammaire médiatique se nourrit de la dramatisation : pas tellement le journaliste, sauf s'il bosse dans l'un de ces tabloïds malsains dont la pitance quotidienne s'incarne dans le fait divers sordide, Il reste quelques journalistes qui n'ont pas égaré leur déontologie : observez votre gazette préférée pour constater s'ils ont encore voix au chapitre. La dramatisation, c'est le repas de ceux qui veulent donner absolument leur opinion. Ils sont multitude, tous ces cuistres qui mesurent les événements selon les coudées franches de leurs pensées moites.  

Chroniqueurs de circonstance, politiciens en maraude, experts pointilleux en chimères, spécialistes de la billevesée même pas drôle, présentateurs d'excuses, hommes-troncs, femmes assertives, dévideurs de carabistouilles, lecteurs partisans : je redoute parfois que notre pauvre monde subisse son ultime catastrophe et que notre malheureux descendant, ou quelque extraterrestre  de passage, tombe sur un exemplaire de notre belle presse de cette dernière semaine. Il pensera sans doute que nous avions des moeurs ridicules, à moins qu'il ne s'imagine un sens de l'humour particulièrement développé. 

Le charognard médiatique, hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère (Et ta soeur ?) répercute la peur de proximité. Il craint tout : la pollution, le tabac (Je persiste à fumer), la maladie, la peur de la maladie, les barbus, les foulards, les dessins, les papillotes, les cheveux courts, les cheveux longs, la calvitie, les emmerdes et surtout, la peur. Il craint sa propre peur à tel point que, plutôt que de chercher des solutions ou des responsabilités à un problème, il cherche des coupables. Et la nécessaire solidarité d'une société viable de s'effondrer sous le poids des terreurs diurnes...

 J'avoue que je ne suis pas insensible à ce climat : je redoute surtout nos propres dérives. Je n'aime pas que les militaires soient jugés indispensables dans nos rues, parce que je pense que la police est, au plus, parfois nécessaire. J'ai horreur de voir ces experts, de comptoir, de studio ou d'officine, préconiser de supposés remèdes qui passent, forcément, par une mise en accusation de notre mode de vie et de notre envie irresponsable de liberté. Je crains surtout de voir les adolescents à qui il m'arrive de donner cours se complaire dans ce dolorisme d'époque, dans cette mentalité d'expiation entretenue par des nostalgiques qui enjolivent - comportement commun - leurs souvenirs révisionnistes en une sorte de mélopée traditionnelle, typique du conservateur engoncé. 

Nous pourrions imaginer que la redoutable vague d'autocensure qui sévit dans notre petite contrée cesse enfin. Si nous ne retrouvons pas ce courage en nous, ayons au moins le courage de rendre hommage à toutes les victimes des sinistres criminels qui se revendiquent d'une pompeuse idéologie pour glorifier leurs minables exactions. Pouvons-nous rester confits dans nos peurs quand on massacre au Nigéria, quand on tue en Arménie, quand le viol reste une stratégie de guerre et quand le dommage collatéral relativise, dans nos démocraties, le prix d'une vie lointaine ? 






dimanche, janvier 11, 2015

Même pas morts !

Depuis quelques années, je ne lisais plus Charlie-Hebdo que très sporadiquement . A la lassitude engendrée par le prêt à penser de Philippe Val, qui avait fini par déteindre sur la rédaction, succéda l'écoeurement de l'affaire Siné Clearstream : c'est avec peine que je voyais ce journal, qui fut mon enchantement durant tant d'années, se perdre dans une posture moraliste bas de gamme tout en s'affichant irresponsable. L'indifférence était la solution. Et pourtant...



Et pourtant, depuis mercredi, je ne cesse de penser aux victimes de cet attentat, à chacune d'entre elles pour ce qu'elle incarne dans notre démocratie, tous ces gens qui étaient là parce qu'ils faisaient leur boulot quotidien, avec le courage et l'acharnement de ceux qui savent ce qu'ils doivent faire. Qu'ils soient journalistes, caricaturistes, policiers, technicien, correcteur, chroniqueurs, ils nous représentent tous dans notre persistance à vivre dans notre liberté de démocrates. Les victimes du terrorisme nous montrent toujours leur dignité, par contraste avec leurs lâches assassins. Si le terrorisme vise à instiller la peur, il peut échouer lamentablement quand le quotidien reprend le dessus, quand chacun continue les petits combats bien modestes qu'il menait au quotidien. 



Il y aura de nombreux hommages dans les prochains jours, certains douteux, d'autres plus réconfortants. Le monde politique, les médias traditionnels, les représentants des cultes se précipitent, y compris dans leurs tendances très droitières, pour affirmer leur soutien de circonstance : et nous avons l'impression d'assister au spectacle pitoyable de ces condoléances dites à haute voix pour masquer le manque de conviction. De simples quidams ou les dessinateurs de presse me semblent beaucoup plus courageux : eux osent s'interroger sur l'impact réel de ce massacre tout en témoignant leur sympathie pour les victimes, eux ne se lancent pas dans une quête au symbole mais agissent face à une réalité qui les attriste. Et leurs réactions vont sans doute avoir beaucoup plus d'impact que les effets de manche de ceux qui évoquent la démocratie alors qu'ils la détournent au jour le jour. 

    
C'est sûrement pour cette raison que je regrette Charlie-Hebdo : nos malentendus, mes préventions, mon indifférence me peinent particulièrement depuis quelques jours. Mais je regretterai surtout de ne plus pouvoir enguirlander certains des dessinateurs morts ce mercredi : les réactions de leurs collègues me rappellent à quel point ils étaient sincères, les hommages de circonstance me font regretter qu'ils ne soient plus à nos côtés dans les combats qui s'annoncent.



Merci à tous de ce rappel au combat !

Ubu persiste et signe !