mercredi, octobre 30, 2013

La fiction intelligente...

Lire de la fiction rendrait intelligent, nous rappelle un article du Vif. Je reste un rien perplexe face à cette nouvelle, tant il me semblait évident que lire une oeuvre de qualité nécessitait une certaine intelligence émotionnelle hors de portée pour les lecteurs de Marc Lévy, Guillaume Musso, Paolo Coelho et autres Gavalda, nos écrivains d'hypermarchés dont la modernité réside dans la pauvreté affligeante du vocabulaire associée à des intrigues tellement stéréotypées que même le pire nanar cinématographique les surpasse par son mauvais goût inventif. 

Lire Bartleby de Melville, un roman de Brautigan ou de Queneau, se plonger dans la science-fiction de l'âge d'or ou dans le roman noir contemporain nous délivre de nos petites compromissions avec notre quotidien. Nous pouvons ainsi nous évader des supposés raisons du petit jour pour nous lancer dans les flamboiements des hypothèses et y retrouver ce bien-être, cette impression de nous retrouver au centre de multiples réalités bien éloignées de ces littératures préfabriquées qui nous promettent une leçon de civisme ou de bonheur. Ne boudons jamais notre plaisir.

 Rêver de l'énigme du Maître en croisant un quidam étrange, dans une Russie lointaine, se perdre dans le Montana de Crumley au milieu des terrils, épargner les oiseaux moqueurs en admirant les déplacements des pigeons : observer notre réalité de manière alternative, en laissant vagabonder notre esprit entre découverte et réminiscence, voilà toute la magie de la fiction, quand elle ne se cantonne pas à du nombrilisme mal maîtrisé ou à des représentations identitaires.  Tout cela nous libère de ces petits résumés bien confortables auxquels nous nous conformons dans nos usages quotidiens : nous en deviendrions presque amoureux des cadeaux que notre réalité nous ménage, par hasard, au détour d'une illusion consentie, d'un bovarysme tranquille en compagnie de cette chère Emma. 

Puisque nous sommes toujours au-delà de nous-mêmes, comme le disait à peu près Montaigne, pourquoi cédons-nous à ces représentations frelatées, issues du conformisme, que nous renvoient les médias de masse et la vie sociale ? La fiction, par son idéalisme qui ose tout, nous immunise face à ces fausses réalités dont les discours prétendument authentiques nous abreuvent d'informations forcément vulgaires et faussement nécessaires. 

Alors, lisons pour vivre (Merci Gustave !) et plongeons dans ces fictions dont la réalité n'est qu'un médiocre substitut (Thank you Oscar !) pour retrouver le rythme de nos propres observations. 


Maxime le Forestier chante Brassens La Maitresse d'école


Opinion, que ne dit-on en ton nom !

Une polémique, en fait une bataille de cour de récré, agite le landerneau scolaire : les cartes blanches se reproduisent à un rythme tel qu'il me faut me plier à l'évidence de leur reproduction sexuée, similaire sans doute à celle de ces quelques lapins égarés en Australie au début de la colonisation. Et je ne parle même pas des commentaires baignant dans la dignité outragée, dans l'expertise de circonstance, dans la brève de comptoir. Mais comme tout ce qui est sexué m'intéresse (je dispose toujours de temps pour le démon de midi)

Tout avait commencé à la fin des vacances d'été par le pamphlet de Frank Andriat : un équivalent du fameux tube de l'été pour les rentrées scolaires. Assez logiquement, ce texte qui me semble relever de cette insignifiance commune aux salles des profs en fin de journée s'attira une réponse inepte de la nouvelle ministre récemment entrée en fonction. Ces postures, typiques du jeu de rôle, m'amènent fréquemment à refuser de prendre position : j'ai suffisamment souffert de la démolition de la représentation de l'enseignant sous un certain ministère, horresco referens, pour à peine sourciller face aux billevesées énoncées par un collègue lointain, assez mauvais écrivain pour être promu en Communauté française, et une ministre étrangère aux affaires... J'avais assez de la rentrée pour estimer que les effets de discours passaient très loin au-dessus de ma petite réalité quotidienne...

Et voici que l'on me gâche encore mes congés, au début pour changer, avec un nouveau conflit des interprétations. Une enseignante, par ailleurs élue d'un parti qui a bien démoli l'enseignement lors de ses multiples législatures, revendique son droit aux congés au nom de la pénibilité de la tâche pédagogique : le stéréotype est loin de m'être inconnu et il m'ennuie toujours autant. Et les réponses de fuser, exclusivement féminines comme me le signalent ma misogynie et mon incapacité à utiliser une comparaison forcément imagée sur une course de spermatozoïdes condamnés à se répandre dans un œsophage complaisant. Les réponses jaillirent donc, d'une journaliste assise sur son opinion, et d'une parente d'élève, tout aussi communicante que la précédente, qui se prévalaient d'une expertise circonstanciée pour attaquer le phénomène des congés scolaires et, surtout, évoquer la pénibilité de leurs boulots respectifs : du haut de leurs maigrelettes carrières professionnelles, de leur haute compétence fondée sur une incapacité à rédiger un texte intéressant et de ce qui transparaît de leurs frustrations, j'ai cru me retrouver dans un album de Brétécher, en beaucoup moins drôle il est vrai.     

Tous ces textes d'opinion, peu fondés et rarement argumentés, prétendent relever de la culture du débat : ils ne sont que de pitoyables actes de communication, davantage fondés sur un contexte que sur une réflexion. Un peu comme ces remises en cause du réchauffement climatique selon la fraîcheur de l'hiver, de l'automne, du printemps ou même de l'été qui, c'est sûr, est voué à ne pas passer l'hiver ! Et comme ces aimables ventilations de préjugés, assénées avec une lourdeur digne d'un tripoux auvergnat, ne me semblent que flatulences mal maîtrisées, je ne puis que conseiller à leurs auteurs une bonne purge commune, pour autant qu'ils s'engagent à ne pas laisser traîner les fruits de leurs piteux efforts sous mes yeux délicats. Bref, que leurs textes cessent de m'emmerder !

J'aime suffisamment mon métier pour ne pas le reconnaître dans les jérémiades de salle des profs, même si parfois je m'y défoule aussi, ou dans les jugements à l'emporte-pièce de ceux qui ont usé leurs fesses à l'école : je ne sacraliserai pas mon métier parce que je n'en ai pas besoin. Mon quotidien me plaît suffisamment pour que je savoure les heures passées en classe, les découvertes qui stimulent ma curiosité intellectuelle ou relationnelle, tout ce qui me fait avancer pas à pas. Et lorsque des circonstances tentent de s'imposer, je les rappelle à l'ordre et les replace là où elles le méritent : en périphérie, très loin, à la mesure de leur importance de quantités négligeables. Je ne ressens pas ce besoin de me constituer un résumé appétissant de ma profession en dénigrant celle d'en face : j'apprécie tout amoureux de son métier qui continue à en chercher la signification exacte, qui accouche de son chef d'oeuvre sans se laisser décourager par de fausses sympathies de collègues qui cherchent dans d'improbables joutes leur propre légitimité ou par des critiques peu avisées dont l'acrimonie ne garantit en rien la pertinence. J'aime prendre un plaisir de saltimbanque à mon métier : le sérieux et la lourdeur en ôteraient tout le charme.

Parce que je suis bien trop corpulent pour me laisser enfermer dans un cadre, parce que je ne serai jamais sage comme une image, parce ce que j'ai bon goût et que je m'aime bien, je persiste et signe : je suis un prof.

  

samedi, octobre 19, 2013

Georges Brassens - ´La ballade des gens...´

Luc Delfosse s'envole ?



Une chronique quelque peu ennuyeuse circule parmi mes amis et relations sur le gentil monde du rêve bleu qui aime tant nos données personnelles. Une chronique du Vif me rappelle toujours avec émotion pourquoi je regrette le Pourquoi pas d'antan et pourquoi j'aimerais que le Batia de Serge Poliart obtienne le succès qu'il mérite : une chronique du Vif me rappelle qu'un chroniqueur-éditorialiste-journaliste ne doit pas perturber le confort de lecture de son public cible afin de ne pas le dissuader de regarder la pub. Et normalement, c'est là que je devrais commencer à perdre quelques amis.

En gros, Luc Delfosse nous rappelle que le racisme, c'est mal, et même abject : il fallait sûrement une chronique pour s'en convaincre. Et de prendre appui sur quelques incidents médiatiques qui ont échauffé les esprits... Sur des déclarations politiques d'importance ? Que nenni, sur des déclarations d'un météorologue, de commentateurs sportifs, d'un président de chambre du commerce : le monde va cesser de tourner ! Rien sur la politique à l'encontre des demandeurs d'asile en notre plat pays, rien sur l'appellation "allochtone" qui se répand depuis longtemps en Flandre et à Bruxelles, rien sur le néo-communautarisme en vogue dans les partis qui part à la pêche électorale des voix des "allochtones", rien sur le regain du nationalisme qui s'épanche bien loin des médias mais s'ancre dans la rue. Non, parlons du temps qu'il fait, du foot et un peu de l'emploi : à la place de Luc Delfosse, je me poserais la question également du contexte de ces phrases souvent idiotes, parfois maladroites, tant elles sont significatives des préoccupations de certains de nos citoyens qui n'ont pas oublié d'être cons. 

Si l'analyse du discours médiatique livrée dans la chronique susnommée (un brin d'érotisme, ce mot m'évoque des plaisirs inavouables !) me semble assez pertinente, elle ne me paraît ni neuve ni complète : peut-être parce que l'exercice de la chronique oblige à se coller à l'actualité, telle une hémorroïde à son orifice de prédilection. Il me semble que Peter Sloterdijk, Michel Serres et même Debray avaient écrit des choses sur le sujet mais comme j'ai la flemme de retrouver la caisse pas encore déballée où devraient se trouver leurs ouvrages, je vous laisse chercher par vous-mêmes. 

Par contre, sa solution me rappelle fâcheusement la novlangue que redoutait Orwell dans 1984 ou les assauts du politiquement correct depuis la fin des années 80, constitutifs d'une langue de bois étrange dont le rapport à la réalité des faits me semble souvent très ténu. Et ce langage alternatif (l'équipe de Sarkozy parlait "d'éléments de langage") me semble aussi responsable de la xénophobie ambiante que le format très limité des nouveaux médias (140 signes pour twitter, est-ce assez pour penser ?) ou que le consensualisme (je néologe ?) des médias traditionnels. S'il faut assurément lutter contre la pensée du slogan, pourtant commune, qui peut établir ce qui reste permis ou ce qui ne le serait pas ? Ni  Luc Delfosse (beaucoup) ni moi (un peu moins quand même) n'avons de solution miracle parce que les mots ne traduisent qu'une partie de la pensée. Mais je persiste à penser qu'on ne gagne pas contre un adversaire en utilisant les stratégies auxquelles il s'attend. 

Terminons par une anecdote de mon quotidien qui, je le sais, intéresse le monde entier. Deux ciccios typiques de ma petite ville (ados italiens en training-baskets-casquette) causent dans le bus de ces "négres qu'on voit partout" et "qu'il y en a de plus en plus" et même "qu'ils sentent pas bon". Je les regarde se préparer à descendre lorsqu'ils tombent sur une dame, noire, qui se prépare à monter avec sa poussette dans le bus. Et ces deux grands dépendeurs d'andouilles de l'aider. Je laisse des lecteurs plus intelligents en tirer des conclusions : quant à moi, cela m'a fait sourire.   



    

Je suis déjà insupportable !


De la presse au plan de communication ?

Il y a déjà quelque temps que je songeais à réactiver ce blog, sans doute par envie de mêler ma voix et mes fadaises aux millions de commentaires, souvent ineptes, sur  ces quelques anecdotes que l'actualité nous livre en pâture. Mes hésitations proviennent sans doute de ce fait souvent oublié : en tant que simple commentateur, je serais seulement appelé à commenter d'autres commentateurs, ce qui m'évoquait avec horreur ce catalogue de bibliothèque de Borges appelé à être inscrit dans un nouveau catalogue...

Pour mon malheur, je me suis remis à parcourir la presse, ce bruit de fond permanent qui nous résume le monde tel que nous devrions le voir en une hiérarchie douteuse. Je ne me suis jamais fait d'illusion sur sa qualité d'objectivité ni sur la constitution d'une presse d'opinion fondée sur la simple honnêteté intellectuelle : les grands médias - même si les nôtres restent à l'échelle de notre pays - restent tributaires de leur financement publicitaire, qui en affecte le contenu rédactionnel. En bref, la presse n'est que de l'info résumée qui se vend à un point tel que je ressens parfois cette étrange impression de parcourir le folder du magasin du coin. Entre prêt à penser et prêt à consommer, il y a sans doute les restes d'une marge qui a dû agoniser quelque part, hormis dans quelques journaux satiriques anciens ou récents. Quant au courrier des lecteurs, transformé en forum de discussion, n'en parlons même pas : chacun y jette sa liberté d'expression à la tête de son voisin en un combat où borborygmes, préjugés et assertions tiennent lieu d'argumentation, comme si chacun se rêvait chroniqueur. L'insignifiance appelle l'insignifiance... 

Pourtant, parfois, je ne puis m'empêcher de sursauter face aux hasards de l'actualité : quand le décès d'Albert Jacquard, à qui je rends un hommage particulier pour son coup de gueule contre l'assaut de l'église Saint-Bernard et contre le ministre de l'intérieur de l'époque, se voit suivi des déclarations pontifiantes de bêtise du ministre de l'intérieur actuel et de l'expulsion d'une gamine, la réalité se rappelle dans toute son intransigeance. Il me revient alors le souvenir d'un certain seuil de tolérance, cette manière très polie de traduire l'adage populiste toujours en vogue : "On ne peut pas accueillir toute la misère du monde"  La contamination est sans doute devenue telle que certains partis sont devenus acceptables, passés de l'extrême droite à la droite extrême, tandis que les autres, supposés démocratiques, envisagent des alliances sans scrupules au nom du réalisme politique... La raison politique ressemble de plus en plus à un effet de discours propre à la communication médiatique, notre nouvelle pensée superstitieuse.

Ne confondons pas imaginaire et irrationnel. L'imagination n'est vraiment dangereuse que si la raison lui apparaît comme une contrainte insupportable; alors, toutes les absurdités deviennent possibles. Notamment lorsque l'imagination est appelée pour suppléer notre impuissance, comme dans le cas des actes superstitieux. Ce n'est pas alors l'imagination qu'il faut incriminer mais le refus du recours simultané à la raison. Albert Jacquard

  

lundi, juin 14, 2010

mercredi, juin 09, 2010

Retour en perplexité...

Il faudrait que j'évite de calquer mes retours dans la blogosphère sur le calendrier électoral : vous pourrez vous en rendre compte dans les lignes qui suivent, d'ailleurs. Je vois au moins deux bonnes raisons à ma déclaration d'intention : d'abord, il a évidemment fallu que je naisse belge, ce qui signifie que je vis dans le pays spécialisé dans la production de masse des politiciens en tous genres et de leurs descendants divers et variés ; ensuite, ce blog a sans doute suffisamment souffert de mes mauvaises humeurs annuelles pour que j'ose encore lui en infliger de semestrielles, trimestrielles, mensuelles, hebdomadaires ou quotidiennes.

Oserais-je avouer un presque compromis, forcément puisque je suis belge, qui vous délestera du soupçon d'estime dont vous m'honoriez encore ? Au fond, les politiciens ne m'exaspèrent pas davantage lors des périodes électorales que durant le reste de l'année : ma misanthropie naturelle les relègue à leur insignifiance avec une continuité qui m'émeut, et je suis ravi que vous partagiez mon point de vue.

En effet, comment évoquer la politique pour y déceler ce soupçon d'intérêt qui fédèrerait l'érotomane en rut, le hooligan blindé ou le pilier de bistro qui ne dort que rarement en vous, mes lecteurs, mes bien chers frères ? Je me permets une de ces parenthèses qui ont fait mon succès pour demander aux éventuelles érotomanes du sexe que je préfère de me laisser leur coordonnées, aux hooligans d'aller faire un petit tour dans un township pour clamer leur très provisoire supériorité raciale, et aux piliers de bistro de ne pas m'oublier dans leur tournée générale sous réserve qu'ils m'évitent dans leur conversation. J'en reviens donc à mes moutons, comme le faisait le Baron noir de Got et Pétillon en son bon vieux temps, et surtout parce que je crains d'oublier ce que j'envisageais de vous dire si je tarde trop à vous asséner ces formules élégantes qui ont fait mon succès. Je répondrai à ceux qui s'indigneraient des tombereaux de compliments que je m'adresse à moi-même que j'y suis contraint par un déménagement récent et que je ne puis avoir confiance en la poste pour me faire parvenir dans les délais et à ma nouvelle adresse tous ces témoignages de votre admiration qui me font rosir de bonheur, même si ce n'est décidément pas le sujet du jour.

Mais je vois que l'espace qui m'est attribué, fût-il virtuel, se restreint à tel point que mon impertinence devrait s'y résumer. La suite finira donc par vous tomber dessus au prochaine numéro.

A tôt ou tard.

Isaac Hayes Live at Montreux

lundi, septembre 21, 2009

Apprenez-leur la dérision !


J'avoue un certain détachement pour tout ce qui ne me semble pas concret : les abstractions qui flirtent avec la logique absconse, le goût de l'infini, les idéologies sinueuses, les grandes envolées idéalistes qui se retrouvent à poil au café du commerce... Bref, je me dis parfois, dans mes délires paranoïaques, que le monde, vaste monde qui ne s'appelle même pas Raymonde, se prend tellement au sérieux qu'il doit avoir envie d'avoir raison. A tort, puisque je le sais depuis longtemps, il n'y a que moi qui puisse avoir raison dans mes conversations avec moi-même. Cela aussi, je le sais...

Afin de clarifier une situation quelque peu obscure pour notre ami lecteur égaré sur ce carnet et qui se dit que, décidément, le grand réseau fournit son poids de n'importe quoi quotidien, encore que le terme "quotidien" soit peu adapté aux publications de ce carnet, je vais essayer de m'expliquer.

Je n'aime pas les doctrinaires, les ritualisés engoncés dans leur rigidité morale, les gens qui prétendent avoir raison sur tout pour camoufler leur incompétence à vivre : je leur préfère les individus qui doutent et ceux qui se doutent. Ceux qui doutent, qui persistent à se poser des questions essentielles (Fromage ou dessert ? Brune ou blonde ?) embrassent la vie comme elle est : ils ne se posent pas en maître mais dérivent au gré des aléas. Ils ont d'autant plus droit à ma sympathie que je pense être l'un d'eux, sans en être vraiment sûr, forcément. Quant à ceux qui se doutent de l'inanité de ces logorrhées de principe, éminemment variables selon l'actualité et la météo, j'apprécie leur goût de la dérision : parce que la dérision condamne les principes et les relègue à leur bêtise première, parce que la dérision n'interdit ni ne prône rien, parce que la dérision s'offre le luxe de la subversion gratuite.

Un monde sérieux est traduit en données chiffrées, en statistiques péremptoires : ce qui a une valeur doit avoir son nombre d'or gravé dans le marbre. Ce nouveau fétichisme me laisse pantois, d'autant que j'ai pris l'habitude, depuis l'enfance, d'associer des pommes et des poires dans des desserts qui, s'ils n'avaient rien de strictement mathématique, présentaient l'avantage de mélanger les saveurs. Il me vient parfois l'envie de recenser l'ensemble des données chiffrées présentées dans un quotidien banal : mais sondages, statistiques, calculs budgétaires, thermomètres et autres évaluations saisonnières me laissent désarmé face à leurs assauts en nombre.

Les idéaux, eux, ne se chiffrent pas : ils se ressentent, paraît-il, et se défendent, me dit-on. Enfin, c'est ce que prétendent les forcenés du principe, d'autant plus enclins à entamer une discussion qu'ils sont sûrs d'avoir raison, du moins pour eux-mêmes, tant ceux qui ne les comprennent pas doivent être de parfaits imbéciles ou de somptueux salauds. Ils nous jugent selon notre adhésion à leurs idées : les juger mesquines, idiotes ou sans intérêt nous discrédite à leurs yeux. Empressons-nous de le faire : il ne faut jamais hésiter à ternir sa mauvaise réputation, comme le disait en gros Achille Chavée.

Je pourrais également évoquer les compatissants obsessionnels, les geignards de service (ils sont faits pour se rencontrer !), les dictateurs d'opérette, les illuminés clignotants, les colporteurs de préjugés, les ressasseurs de vérité, les comiques en toc, les monomaniaques de service, les faux dévots cyniques, les vrais dévots mystiques : bref, tous ceux qui vous gâcheraient volontiers la réalité si vous vous laissiez aller à leur suffisance.

Je préfère rester incomplet, comme l'équilibriste versatile qui, oublieux de sa situation inconfortable, fait risette à la lune : parce que cela ne me sert à rien, que c'est distrayant et qu'il est essentiel de toujours penser à autre chose autrement.

vendredi, janvier 16, 2009

Je passe aux aveux...

J'avoue un certain malaise à exprimer une opinion sur un conflit parmi d'autres : que les habitants du Darfour, les victimes des divers génocides dont le siècle passé eut malheureusement le secret, les divers abandonnés des famines organisées ou improvisées m'en excusent mais je suis quelque peu piégé par des circonstances pas tout à fait indépendantes de ma volonté.

J'avoue aussi une certaine sympathie pour les colonisés de tous poils, à l'exception notable des barbus avérés, castristes orthodoxes ou intégristes forcenés dont je trouve la tartufferie bien écoeurante face à mon cynisme primesautier et, au fond, léger.

J'avoue aussi un certain désenchantement face aux grandes causes, tant celles-ci ont le don de nous épuiser en un lamentable cortège d'enterrements suivis d'inévitables fantasmes de revanche, comme s'il s'agissait de toujours poursuivre quelque but impossible à atteindre. Forcément.

Mais je dois avouer que ma position d'équilibriste dégagé me semble parfois inconfortable. Ainsi, quand des collègues signent (à la légère ?) une carte blanche, un texticule en fait signé par l'inénarrable N. Geerts, au parfum de pilatisme (de Ponce, souvenez-vous) abscons, j'avoue quelque incompréhension et, parce qu'il y a parmi des signataires des gens que j'aime bien, j'essaie de ne pas exploser comme un kamikaze idiot dont les bas morceaux recevraient, paraît-il, une septantaine de vierges : en fait, une vierge par petit bout de chair, si j'ai tout compris ?

Passons sur la dualisation caricaturale que notre auteurette opère à propos des positions qu'elle refuse : c'est de bonne guerre même si ici nous nous retrouvons face à un conflit qui sent mauvais, tant il y a un déséquilibre patent, tant les victimes semblent être réservées à un camp, tant les civils qui trinquent, pour le moment, semblent être plutôt palestiniens....

Peut-on rendre raisonnable ce qui ne l'a jamais été ? Si j'étais Israélien, je serais sans doute militaire en train de me battre ; si j'étais Palestinien, je serais sans doute en train de tirer de l'autre côté ; je ne suis que moi, avec ce tiraillement honteux de ceux qui en sont encore à s'interroger sur ce qui se passe... Tout ceci ressemble trop au sentiment de celui qui croyait en "la der des ders" avant de la recommencer un temps plus tard, avec le parfum malsain des frères jumeaux qui s'entretuent, un peu comme dans Antigone...

Alors, j'éviterai, moi, de raisonner, même si j'essaie de pousser mes élèves à réfléchir à leurs prises de positions, qui n'ont pas à être les miennes... Je me contenterai de souvenirs : le récit de mon grand-père résistant, qui m'avait raconté, encore écoeuré, un crime de guerre perpétré par les troupes anglaises contre des civils allemands ; mes lectures à propos de la barbarie nazie et du coût humain de la deuxième guerre ; mon enthousiasme à l'idée d'une révolution des oeillets, refroidi par le spectacle de la Place de la Paix céleste, qui le fut en effet pour pas mal d'étudiants chinois ; mon souvenir de l'attentat de la rue des Rosiers ou encore de la tuerie d'Anvers ; des échos vite oubliés des massacres en Algérie, des famines en Ethiopie, d'une guerre civile en Somalie ; le bombardement du marché de Sarajevo, la purification ethnique en Yougoslavie ; la découverte du génocide au Cambodge, au Rwanda ; le passage de ma sympathie des cowboys aux Indiens, avec la jubilation revancharde et mesquine de voir le général Custer enfin mourir dans un western ; l'histoire du ghetto de Varsovie, et puis la destruction de Varsovie ; le massacre de Sabra et Chatila ; la révolution islamiste en Iran ; les militants abrutis et ceux qui restaient mal à l'aise ; et puis tout le reste...

J'avouerai donc mon incapacité à adopter une quelconque position : parce que j'ai appris à réviser mes opinions au douloureux contact des faits tout en me disant que si les causes méritaient peu d'être défendues, il devait y avoir des gens qui, eux, le méritaient largement. J'ai aussi appris à me méfier des moralistes professionnels, qui comme des montres arrêtées donnent parfois l'heure exacte mais laissent le plus souvent le temps d'agir aux immondes de tous les camps. J'ai enfin appris que l'idéalisme devenait vite du fanatisme, que le pragmatisme se redéfinissait souvent en opportunisme, que la méfiance était aussi un moyen de survie....

Et pourtant, le misanthrope que je suis continue à apprécier cette humanité paradoxale, celle qui tantôt cesse de raisonner, tantôt fait taire sa fureur guerrière. Sur tous les fronts, il y eut des médecins, des profs, des quidams... des justes, qui se sont engagés face à une injustice sans se demander pour quel camp ils agissaient. C'est à eux que ce texte voulait rendre hommage, à tous ces individus qui, lors de conflits, agirent face à des situations et non selon des camps, parce leur morale n'était pas à géométrie variable et parce que leur courage dépassait la situation.

Merci à ces héros dont le nom ne figure que rarement sur les monuments : pas le temps d'adopter une posture en guise de position.



mardi, décembre 23, 2008

That's entertainment!

Je lève mon verre à mon prochain retour.

A bientôt