samedi, novembre 03, 2007

A propos de Stephen Jay Gould


J'avoue que je reprends ce blog avec quelques difficultés : non que l'envie m'ait passé de lancer mes divagations comme autant de bouteilles à la mer, sans crainte qu'une mouette se les prenne au coin du bec, mais la lecture amène souvent le graphomane à plus de modestie.

Ainsi, je lisais récemment plusieurs ouvrages de Stephen Jay Gould : plus encore que de plonger dans des notions que je ne maîtrisais pas, mes cours de biologie s'étant arrêté du côté de la troisième année du secondaire, c'est le plaisir réel de concevoir la complexité des phénomènes évolutifs qui m'a enchanté. Monsieur Gould ne se comporte pas comme un de nos roquets médiatiques, qui étalent leurs simplifications abusives et leurs retournements de veste à longueur de bouquins savamment ficelés en fonction de l'événement que, faute de l'avoir précédé, ils suivent à juste laisse. Il n'est pas de ces commentateurs insipides dont le credo est le conformisme, cette dictature mercantile qui fait passer le stéréotype sans cesse rebattu pour une idée neuve parce que l'emballage a changé. Non, Stephen Jay Gould explique les phénomènes les plus complexes, les théories les plus savantes sans les affadir, du moins je le suppose, et nous pousse à envisager la réalité comme une construction et pas comme un ensemble d'apparitions.

Ainsi, c'est grâce à lui que j'ai découvert Rube Goldberg, humoriste dont un artiste s'est inspiré ci-dessus. Son principe à lui est de montrer que l'homme recherche une complexité excessive dans l'accomplissement des gestes quotidiens : ses machines déploient une inventivité et une énergie immense afin de réaliser ce qui devrait rester anodin, ici découper un morceau de fromage. Ce style d'humour nous rappelle aussi que, faute d'user de nos facultés de conceptualisation dans les champs de la réflexion, nous les utilisons pour nous empoisonner la vie. Pensons à tous ceux qui cherchent de vaines explications, ou des excuses, pour les troubles comportementaux toujours plus nombreux ; pensons au dévoiement des démocraties, traduites en termes simplistes de majorité, au détriment des droits fondamentaux ; pensons à la complexité des technologies mises en oeuvre pour apercevoir des élevages en batterie de chanteurs très approximatifs ou pour transmettre une information lors de la grand-messe du journal télévisé.

Nos modes de communication, basés sur une prétendue simplicité, nous ont fait croire que nous pouvions nous passer de la complexité : à force de nous donner une image inconséquente du monde, perçu comme un ensemble d'apparitions sans continuité, ils nous ont poussé à un égocentrisme ratiocinant. Nous nous sommes considérés comme les centres de l'univers parce que nous éprouvions la paresse de nous intéresser à cet univers même : nous négligeons ainsi l'histoire ou l'épistémologie par manque de curiosité. Et nous prétendons remplacer cette absence de curiosité par le reflet aimable ou compassionnel que nous offrent les obédiences religieuses, les soumissions idéologiques ou les auto-flagellations psychanalytiques à bon marché.
Nous avons ainsi oublié, au nom de cet extrême relativisme, d'échanger des idées, puisque toutes seraient d'égale valeur : et nous nous retrouvons à vouloir échanger des personnalités, avec la nécessité d'en simplifier la réalité de fonctionnement puisque nous n'en tirons que des généralisations abusives propres à nous permettre le conformisme.

Je persiste à préférer les problèmes complexes aux solutions faussement simples mais je me refuserai toujours à construire ma vie relationnelle autour de faux obstacles qu'une quelconque main secourable lèverait à ma place : je maintiens mon indépendance de jugement sur tout ce que la culture me permet de m'approprier.

9 commentaires:

Armand a dit…

Cher Ubu,
Puisque la plupart de tes autres lecteurs passés te délaissent un peu, je vais m'engouffrer dans la brèche.
Gould, j'en avais parlé (Vérité d'Armand) car il avait remarqué une chose simple (comme l'histoire de la pomme de Newton): comment peut-il y avoir évolution continue alors que certaines évolutions n'ont de sens que quand elles ont été menées à leur terme.
La girafe, par exemple: un cou et des pattes de longueur intermédiaire ne lui serait d'aucune utilité, les feuilles ne poussant pas sur les troncs...
Il en avait tiré des conclusions sur la vitesse des évolutions qui se ferait par "saccades": ça, c'est ce qui fait la différence entre un observateur et un génie...
J'avais aussi fait quelques citations car Gould pouvait aussi dire la phrase qui fait mouche.
Je ne suis pas certain que j'avais traduit celle-ci car j'avais fait des choix douloureux...
A man does not attain the status of Galileo merely because he is persecuted; he must also be right.
"Un homme n'atteint pas la condition de Galilée parce qu'il est persécuté; il doit aussi avoir raison.".
Dans ton domaine (l'enseignement en discrimination positive), j'ai trouvé quelques blogs de ZEP. Tous les enseignants semblent avoir des méthodes différentes pour transmettre leur savoir.
Certains sont aussi persécutés (voir ma citation) par leurs élèves ou même leur hiérarchie... Ont-ils raison dans leur façon d'appréhender le "problème"?
Amitiés.

Armand a dit…

Cher Ubu,
Un peu de lecture si tu veux: un blog concernant l'enseignement et ayant entre 400 et 1000 commentaires par article!
http://bonnetdane.midiblogs.com/
Il a écrit un livre: "La fabrique du Crétin". Tout un programme scolaire! ;)
Bonne journée...
Amitiés

melle Bille a dit…

Peut-être que c'est la honte, mais "une petite histoire de tout...ou presque", par le compère Bryson, c'st plus facile malgré tout.
Tu m'en veux pas, hein?

Ubu a dit…

Cher Armand,
En effet, Stephen Jay Gould est passionnant, tant sur les problèmes liés à l'évolution que je découvre réellement grâce à lui, y compris les phases d'accélération et de stabilisation ;) J'en viens même à comprendre qu'on se passionne pour la taxinomie ou pour les ailes des insectes :))

Pour les blogs sur la D+, tu ne voudrais tout de même pas que je visite la concurrence ? ;)) Je vais me garder de me hasarder comme Ubu sur ce territoire : cela me rappellerait trop le boulot. Sinon, je connais tout de même le blog de Brighielli, que tu cites : j'utilise même l'une ou l'autre de ses anthologies lors de mes cours ;))

Ubu a dit…

Chère Melle Bille,
Je n'oublie pas ton conseil de lecture : dès que je vole un peu de temps, promis, je m'y mets ;))

Armand a dit…

Cher Ubu,
Pour faire la jonction entre l'enseignement et Gould, je t'offre encore une petite citation (traduite librement car tu aimes la liberté, mais pas les langues étrangères):
"The telephone is the greatest single enemy of scholarship; for what our intellectual forebears used to inscribe in ink now goes once over a wire into permanent oblivion."
Le téléphone est le plus grand ennemi de l'enseignement; ce que nos ancêtres intellectuels notaient avec de l'encre passe maintenant rapidement par un fil vers l'oubli définitif.
...Et les SMS pour rendre le fil inutile n'existaient pas encore quand il a écrit cela!
Amitiés

Le prof à la dérive a dit…

Je constate que tu es un "dévoreur" de livre.

Henri a dit…

Je persiste à préférer les problèmes complexes aux solutions faussement simples mais je me refuserai toujours à construire ma vie relationnelle autour de faux obstacles



ça m'a laissé parfaitement de travers ...

Ubu a dit…

Cher Armand,
C'est une version modernisée des paroles qui s'envolent et des écrits qui restent ;) Notre proviseur a chaque année une fabuleuse collection de gsm : quant à moi, quand une rare sonnerie se fait entendre, je lance une bordée d'injures :)) Cela permet à mes chers petits de se rappeler que ma présence compte plus que leur correspondant lointain... Et ils n'ont plus l'air de l'oublier...

Cher Prof,
J'adore lire et je vole toujours le temps qui m'est nécessaire à la lecture. Bon courage dans ton bahut ! ;)

Cher Henri,
C'est la meilleure manière de sauter les obstacles : en biais ;))

A bientôt