samedi, février 10, 2007

Je suis belle, ô mortels...


Que cette photographie de Jan Saudek vous émeuve ou vous choque, j'espère qu'elle ne vous laisse pas indifférents. Moi, je la trouve aussi touchante que belle : tant pis pour ceux qui y trouveraient des relents d'obscénité, ils percevront peut-être ainsi leurs propres oeillères.

En fait, lorsque j'ai découvert par hasard l'univers étrange de Jan Saudek, clairement baroque, j'avoue que parfois certaines de ses photos me mettaient mal à l'aise. Et puis celle-ci vint se présenter comme une sorte de révélation, la révélation de la chaleur humaine et de l'amour qui veut montrer la beauté de ses modèles, tout comme les dessins de Mucha qui portaient le désir bien au-delà de l'érotisme.

En fait, c'est toujours cette même question qui se pose : comment acceptons-nous de nous regarder ? Et même, comment nous acceptons-nous ? La plupart d'entre nous sommes loin des modèles classiques et grinçants à la Helmut Newton ou, beaucoup plus vulgairement, des portemanteaux de luxe qui maintenant encore s'affichent comme les canons d'une beauté qui s'affadit avec le temps à force d'être figée dans des instantanés sans amplitude.

Combien de beautés fades ne valent pas cette demoiselle au miroir ? Nous pouvons voir des corps qui subissent les mutilations de l'âge ou les épreuves de l'accident et oublier qu'ils sont toujours beaux parce qu'ils irradient leur féminité, cette personnalité qui n'appartient qu'à eux et qui diffèrent tellement de cette production en série d'icônes apprêtées et pomponnées qui se confinent dans les stéréotypes. Cette vraie beauté, inquiétante de vie, ne peut plaîre à tout le monde : tant mieux, elle se plaît à elle-même et à quelques cinglés, dont je suis, qui refusent de résumer le charme féminin à un classique étalonnage basé sur des mensurations orthodoxes, un peu comme si l'on évaluait le désir à quelques chiffres réducteurs.

Cette photographie est érotique, de toute évidence : et comme L'origine du monde de Gustave Courbet, elle ne manquerait de subir les assauts des censeurs ou des tartuffes qui refusent d'apprécier le désir, qui le craignent. Saudek l'a intitulée "La fille que j'aime" : la sensualité se complète du vertige du désir, du plaisir de la vie quand elle s'offre, sans fausse pudeur, à notre émerveillement. Et le plaisir de pointer le bout de son nez dans ce vertige du corps qui apprécie sa propre contemplation.

Nous vivons une époque de pornographie : cette accusation s'est souvent répétée dans l'histoire et fut lancée, à tort et à travers, contre les oeuvres libertines, contre les convulsions souvent grotesques de Sade, contre les sourires cyniques de Rétif de la Bretonne, contre les folies de Bataille, contre David Lynch ou encore contre Araki, plus récemment. Ainsi, des univers personnels se voyaient assimilés, sans autre forme de procès, à la production de masse des magazines et des films peu convaincants où la beauté du sexe se muait en étal de boucherie : la phobie du désir nourrissait ses relégations avec abondance.

L'obscénité réside sans doute dans la transformation du désir en un acte mécanique : au-delà du cercle restreint de la pornographie, qui mue la femme en simple objet sans s'attarder sur une personnalité physique, nous pouvons percevoir, en masse, des résumés de corps qui sont déjà passés sitôt révélés. Qui se souviendra dans deux ans de la gourgandine qui se dandinait en tressautant sur des rythmes crétins et répétitifs ? Qui se rappellera la quelconque volaille qui aura défilé en maillot de bain pour montrer la bonne santé de l'élevage en batterie des miss quelque chose ? La fadeur de ces prétendues beautés, même pas jolie, ne laissera pas de rester insipide et éphémère : c'est là la pire des mutilations.

Par contre, toutes ces beautés qui restent parce qu'elles ont vécu, parce qu'elles nourrissent nos rêves de leur charme, subsisteront puisque qu'elles nourriront notre imaginaire ou notre réalités d'émotions qui nous colleront à la peau, nous feront frémir ou trembler. Notre réalité bougera sous la caresse de nos mains, nos rêves effeuilleront des sensations de vertige : nous nous sentirons vivre, continuer à vivre et nous modifier sans la rage de ces joliesses factices que le temps exédiera. Nous pourrons nous avouer que nous avons vécu et que nous vivons encore et toujours, au gré de chaque réelle émotion que nous aurons choisi d'accepter, sans nous la voir imposée.

Et nous poursuivrons notre chemin dans la ronde des corps atypiques, de tous ces prétendus défauts qui nous transforment en individus, avec la plénitude du sourire ou du regard qui nous permet d'atteindre le bonheur : n'est-ce pas là l'essentiel ?

13 commentaires:

Armand a dit…

Cher Ubu,
Tu remarqueras que la dame a orienté son miroir et le tient à bonne distance pour ne pas voir sa jambe malade!
Il me semble aussi qu'elle aurait pu mettre une double épaisseur de tapis sous son derrière car elle risque d'attraper froid à moins qu'elle ne se soit entraînée avec les recettes de bains de siège d'une chanteuse célèbre...
Amitiés.

Ubu a dit…

Cher Armand,

J'ai horreur de Rika Zaraï ;)

Et moi non plus, je n'ai aucune glace pour me voir tout entier : il n'y a pas ma taille ;)

sorcika a dit…

Merci

xian a dit…

Oula lala La dérive !
On n'attire absolument plus l'atention en publiant des images de seins et de sexe (sauf dans la région des tigerjaques) si tu veu qu'on parle de toi, il faut dessiner un pope en position particulière (par exemple avec Poutine, ou avec Ségolène)(ça, il n'y a encore personne qui a osé le faire).

xian a dit…

J'ai supprimé le X volontairement pour ne pas être soupçonné de toutes ces sortes de choses sur lesqueles on enquête beaucoup en ces temps d'évasion fiscales.

melle Bille a dit…

Une fois de plus, le roi Ubu remet les choses à leurs places...

Ubu a dit…

Chère Sorcika,
Pas de quoi ! ;) Ce que je pense, je le dis : c'est ma petite vérité à moi...

Cher Xian,
Je ne suis pas adepte de la Pope Musik : et puis dessiner un chabichou sur une fuite de gaz ukrainien risque d'être un rien abstrait :)
Craindrais-tu les plaintes contre X ? :):):)

Chère Bille,
Je suis un extrémiste de la subjectivité ;)
"Tout terriblement" : pas de Jarry mais d'Apollinaire ;)

A bientôt

sorcika a dit…

j'ai failli oublier... Très bonne saint-Valentin !!!
gros bisous (je sais, je vais le payer cher... comme d'hab')

zelda a dit…

recois tu ce com. ca marche pas

Ubu a dit…

Chère Sorcika,
Mais non, mais non ;))

Chère Zelda,
Mais si, mais si ;) En fait, Blogger est parfois capricieux

A bientôt

Mateusz a dit…

Moi elle ne me choque pas, j'aime beaucoup les tons. Son infirmité ne me dérange pas. Et pourquoi ne pas montrer la souffrance ? Il y a tellement de gens qui ne veulent pas la voir... ni la laideur, non plus. C'est un tort.

Bien à toi

rhadamanthe a dit…

La pornographie ? Un érotisme auquel s'ajoute un parfum de possession...
A plus.

Ubu a dit…

Cher Mateusz,
C'est là tout l'intérêt de cette photo : son infirmité ne la dérange pas, donc ne nous frappe plus ;) Et puis la grâce seule s'impose...
Quant à montrer la souffrance, on tombe vite dans le piège de l'exhibition malsaine : pour ma génération, les images d'une fillette sud-américaine qui agonisait dans un torrent de boue rappellent ce genre de malaise...

Cher Rhadamanthe,
Je pense plutôt que la pornographie est de l'ordre de la domination. Si je ne me trompe, les textes légaux (mais il faudrait les lire : grosse corvée !) évoquent des coefficients de pénétration ;) et des angles déterminés. J'imagine les censeurs prenant des mesures avec leurs rapporteurs ;);)

A bientôt