jeudi, mars 22, 2007

Ô Verlaine !


Il y a des flics bien singuliers. Louis Lépine, le créateur du concours bien connu, fut un personnage marquant, un préfet de police bien plus que les poulets en batterie que la fadeur du petit écran nous livre sans cesse. Et lorsque j'évoque ces volailles intrigantes, ne me prêtez pas une quelconque intention de médire : à l'heure où des Napoléon-le-Petit de pacotille semblent confondre leurs fantasmes sécuritaires avec la réalité quotidienne de leurs concitoyens, au fond, les policiers de feuilleton nous assurent au moins la fin programmée de leurs aventures.

Louis Lépine fut donc un flic, disais-je donc avant de m'interrompre lors d'une de ces digressions qui font mon charme, avec mes yeux tombants et mon embonpoint, mais ces deux dernières caractéristiques passent mal à l'écrit. Louis Lépine fut, répéterai-je donc, préfet de police de Paris vers 1893. Il eut à surveiller, à cette époque, un abominable délinquant, alcoolique et syphilitique au dernier degré, rendu à moitié fou par l'absinthe : un personnage complètement cinglé qui animait de ses scandales le quartier latin. Et Monsieur Lépine ordonna à ses flics de foutre la paix à cette graine de racaille, à ce trublion aimé des étudiants, à ce boutefeu, à ce semi-clochard. Le scandaleux personnage s'appelait Verlaine, un de mes quatre poètes préférés de ce siècle-là, celui que la police belge arrêta vingt ans plus tôt suite à un coup de feu tiré sur Rimbaud. Monsieur Louis Lépine aimait suffisamment la poésie pour oublier un moment qu'il était flic : un tel personnage méritait bien un hommage.

J'ai parfois la nostalgie des périodes que je n'aurais pas pu connaître : sans doute les anecdotes que l'histoire nous fait parvenir sont-elles plus savoureuses que ces miasmes de l'actualité qui nous livrent leurs personnages protéiformes, insipides et, à mon goût, infréquentables. J'ignore si c'est leur personnalité ou leur adaptation aux médias qui en est la cause mais il n'y a plus de Verlaine qu'aux petits pieds, attendant dans un quelconque rap de circonstance de gueuler ses revendications d'autant plus fort qu'elles sont insignifiantes, et il n'y a plus de Louis Lépine, amoureux de la poésie autant que fonctionnaire modèle.

Notre époque ne connaît que les candidats qui tronquent les statistiques ou qui ont des problèmes de logement : actuellement, pourtant, ce serait Louis Lépine qui serait accusé de faute grave tandis que son ministre pourrait arrêter opportunément un écrivain, dont le passé n'est certes pas dénué d'ambiguïté, mais qui a cessé tout activisme politique depuis plus de vingt-cinq ans.

Un ami, professeur dans le Brabant, s'est vu reprocher par des parents, de leur faire lire de la pornographie : ceci ne vous rappelle-t-il pas les cris d'orfraie sur certains textes que l'on faisait lire à nos têtes blondes ? Pire encore, à cause de son enseignement, il avait développé l'esprit critique de l'un de ses élèves qui, horreur, n'avait plus la même opinion que papa. Apprenez-leur la soumission, nous ordonnent les girouettes de gauche ou de droite, ces commanditaires de sondages qui cherchent à atteindre leur seuil d'incompétence, lorsqu'ils ne l'ont pas déjà dépassé. Nous vivons de plus en plus sous la férule de ces sinistres crétins, dont la prédominance cultive l'affectation jusque dans leur prise permanente de température rectale. Je suis certain que Verlaine leur aurait dégoisé ses poèmes avec un rire de sale gosse : et je pense que Monsieur Louis Lépine aurait applaudi.

Parce que la poésie est une liberté, parce que je prends plaisir à emmerder les cons - bien que moi-même parfois, lorsque mon intelligence s'éveille en sursaut, je me demande si je n'en suis pas devenu un, ou du moins un con promis - , parce qu'il n'y a pas de raison de s'arrêter de penser, je crois bien que je voterai Verlaine ou Lépine : le fait qu'ils ne se présenteront pas est sans importance.

6 commentaires:

Armand a dit…

Cher Ubu,
Etre écrivain n'est pas une excuse pour un assassin en cavale.
Le talent n'est, somme toute, qu'un événement extérieur au statut de criminel.
En France, il y a l' "excuse de minorité" pour les jeunes délinquants.
Voudrais-tu prévoir l'excuse de "talents artistiques".
Mais qui jugerait du talent de l'artiste? Pourrait-on envisager que ce soit la Famille des victimes? ;)
Amitiés.
P.S. Nous avons déjà évoqué notre divergence de vue au sujet d'un ancien collabo...

Ubu a dit…

Cher Armand,
Le cas Battisti est un peu plus complexe : déjà, pour être considéré comme assassin par les tribunaux italiens d'exceptions, il suffisait d'être dénoncé et d'appartenir à l'un ou l'autre groupuscule. Et quand on sait qu'Amnsety a reproché aux policiers italiens de pratiquer la torture à l'époque... Bon, Battisti s'est taillé et est toujours poursuivi par la justice italienne : et la nationalité française lui a été refusée. Il est là le problème.

Je crois me souvenirs que quelques dictateurs ont trouvé refuge en France et n'ont jamais été inquiété : diplomatie oblige... A eux, le gouvernement français leur a trouvé nombre d'excuses. Tout comme on poursuit plus rarement la collaboration économique ou judiciaire en cas d'occupation : les patrons fournissent le matériel, les tribunaux les condamnés et donc tous excusés ?

Donc, je ne suis en effet pas d'accord avec toi : tout comme j'aurais sans doute signé pour Brasillach, que je trouve antipathique à l'époque, je signerais pour la libération de Battisti, qui a ma sympathie, maintenant. Je n'aime pas la politique du coupable-leurre que l'on nous assène depuis un peu trop longtemps.

De même, la justice est variable dans d'autres décisions : elle relâcha Papon pour motif thérapeutique et Papon est mort quatre ans après. A l'époque, une ancienne d'Action Directe était déjà atteinte d'un cancer et impotente : elle est toujours incarcérée. Je propose simplement de substituer à une iniquité une autre forme de compréhension de la justice et de rappeler que la justice est là pour assurer la paix civiles, pas de bas instincts électoraux.

Et si ma hiérarchie des valeurs ne correspond pas à celles des tribunaux, est-ce que j'ai tort ? Est-ce que Monsieur Lépine avait tort ? Je ne le crois pas un seul instant ;)

Amitiés ;)

Armand a dit…

Cher Ubu,
Je t'ai lu et je ne polémiquerai pas.
Amitiés.

Ubu a dit…

Cher Armand,
Pas de souci ;)

Amitiés.

melle Bille a dit…

moi je vote verlépine

Ubu a dit…

Chère Bille,

T'aurais-je ôté une verlépine du pied ? ;))

A bientôt