vendredi, septembre 12, 2008

Le travail au corps ?


« Dans la glorification du « travail », dans les infatigables discours sur la « bénédiction du travail », je vois la même arrière pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous :à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, ce qu'on sent aujourd'hui, à la vue du travail – on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir -, qu'un tel travail constitue la meilleure des polices, qu'il tient chacun en bride et s'entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l'indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l'amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société où l'on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité : et l'on adore aujourd'hui la sécurité comme la divinité suprême. – Et puis ! épouvante ! Le « travailleur », justement, est devenu dangereux (1) ! Le monde fourmille d' « individus dangereux » ! Et derrière eux, le danger des dangers – l' individuum (2) ! [...] Êtes-vous complices de la folie actuelle des nations qui ne pensent qu'à produire le plus possible et à s'enrichir le plus possible ? Votre tâche serait de leur présenter l'addition négative : quelles énormes sommes de valeur intérieure sont gaspillées pour une fin aussi extérieure ! Mais qu'est devenue votre valeur intérieure si vous ne savez plus ce que c'est que respirer librement ? si vous n'avez même pas un minimum de maîtrise de vous-même ? »

Nietzsche, Aurores (1881), Livre III, § 173 et § 206, trad. J. Hervier, Gallimard, 1970

(1) allusion aux nombreuses grèves qui touchent le monde du travail

(2) du latin : ce qui ne peut être divisé (atome, au sens étymologique, pas physique)


Ce texte est présenté sur le site de l'encyclopédie en ligne Wikipédia : je l'ai trouvé par un heureux hasard lors de recherches pour mon cours de rhétorique. Le professeur de français peut se permettre certaines libertés, selon sa sensiblité personnelle aux mots : il peut ouvrir à l'analyse et à la réflexion des textes indépendants sans avoir à les référer à une nécessité générale. L'histoire, l'économie, les sciences peuvent éveiller à l'esprit critique ; les cours philosophiques le peuvent aussi, si l'enseignant qui les dispense s'aventure vers les ouvertures audacieuses. Mais, me semble-t-il, dans tous les cas, il restera ce garde-fou d'une vérité, fût-elle partielle ou relative.


Tandis qu'un texte, ou même un auteur, isolé de son poids référentiel, ouvre sur un étrange relation entre ses potentialités sémantiques et les aptitudes à la réflexion de son lecteur. Je puis ainsi contredire l'affirmation simplificatrice d'une affinité de Nietzsche pour le nationalisme allemand : ce texte y est irréductible. Je peux me rappeler l'anecdote de Nietzsche embrassant un cheval fouetté par son cocher et retrouver ainsi la cohérence d'une supposée folie. Et puis, surtout, je peux opposer à un discours dominant auto-satisfait une argumentation qui le sape alors même qu'il se constituait, avec le plaisir de renvoyer dos à dos les grands camps issus de cette tradition douteuse, selon moi.

Orienter mon cours vers des compétences abrutissantes, comme le réclament ces pédagogues qui ont inventé l'eau tiède un jour con comme la lune ? En véritable professeur autocrate, je n'y perçois, au mieux, que des stratégies de survie et ma mauvaise foi, trempée dans une obstination qu'écrème mon très mauvais caractère, n'y voit que des dommages : contre la liberté du texte, contre la liberté du lecteur, contre l'individu.

A force d'entretenir des opinions toujours raisonnables et circonstanciées, nous, enseignants, n'osons plus nous aventurer sur le terrain de ces libertés, comme si la pudibonderie pédagogique, simple traduction de la langue de bois des politiques assignée au champ scolaire, nous poussait au malaise face aux textes qui dérangent. L'institution nous charge de relayer un conformisme d'époque : malheureusement pour elle, il reste des emmerdeurs de première (enfin, pour moi, c'est de la quatrième à la rhétorique) qui assument encore la dignité de la charge professorale par sympathie pour les fouteurs de merde.

Socrate, Rabelais, Montaigne, Voltaire, Diderot, Hugo, Baudelaire, Verlaine, Cendrars, Prévert et tous les autres, je vous adresse mes remerciements pour m'avoir appris qu'il existait des pensées alternatives dans notre morne continuité. Et je vous préférerai toujours aux discours pompeux des éditorialistes de pacotille, ces courtisanes qui affectent l'irrévérence ou l'outrage alors même qu'elles entretiennent un discours de circonstance.


7 commentaires:

Armand a dit…

Cher Ubu,
N'aimant pas trop traiter de plusieurs sujets en même temps, j'ai choisi, dans ton texte, celui qui concerne la "course à la fortune" car je préfère appeler un chat un chat et ne pas faire de circonlocutions inutiles.
Je crois t'avoir déjà dit que nous ne sommes pas tous égaux dans la vie, quoique certains penseurs en chambre puissent croire.
Ceux qui ont des talents particuliers peuvent les exploiter et travailler dur pour se payer une maison, une voiture, une télévision... (Ceux qui ont des amis influents ou un Papa très riche aussi, mais c'est une autre histoire.)
Les autres devront se contenter d'une partie de ces biens de consommation seulement ou, pour les plus malchanceux, vivre aux dépens de la solidarité des autres.
Ce sont les théories de notre ami Sarkozy (que je ne partage pas tout à fait).
Car, ce qui manque dans cela, c'est la notion de "mérite" et de "coeur": Je trouve injuste que celui qui, par manque de facilités ou aptitudes, se trouvera sur un pied d'égalité avec le surdoué qui gagnera la même chose en ne bossant qu'une ou deux heures par jour. Il y a aussi les primes à l'incompétence avec les parachutes dorés...
Par contre, pour celui qui a choisi de faire des études sans débouchés "parce que cela lui plaisait" ou qui a fait l'école buissonnière, et qui exige ensuite qu'on lui donne un travail (et d'être payé) en fonction de ces études inutiles ou parcellaires, je ne suis pas d'accord. Je me souviens d'une discussion avec toi à ce sujet chez "idéaliste".
Pourquoi, en France, y a-t-il tellement d'étudiants en fac de lettres et si peu en polytechnique? Si on ne subsidiait pas les étudiants surnuméraires, crois-tu qu'ils ne choisiraient pas une autre orientation?
Je ne trouve que justice, que les cigales ayant bu et forniqué avec des "filles vénales" tout l'été, aient alors une vie moins facile au bout de leur chemin.
Amitiés.
P.S. N'ayant pas tes talents d'écrivain, j'ai fait "simple", ne m'en veux pas!

Ubu a dit…

Cher Armand,

Ce n'est pas mon texte que tu attaques mais celui de Friedrich : il ne pourra te répondre ;-)
A part cela, notre désaccord est en effet persistant et je suppose qu'il le restera.

La notion de "mérite" : ne s'apparente-t-elle pas, entre nous, à une reconnaissance de valeur sociale, qui n'a strictement rien à voir avec l'individu ou même, pour entrer dans ton raisonnement, avec l'utilité du travail effectué ? Simplement, à brûle-pourpoint, donne-t-on des stock-options aux infirmières, aux instits maternelles (le seul réel scandale dans l'enseignement), aux égoutiers ? Comme tu le rappelles, les primes à l'incompétence sont de mise : je parlerais même de primes au néant, si tu te penches sur le petit monde médiatique. Difficile pour l'école de rentrer en concurrence avec ces jeux fabuleux où l'inculture et le mensonge sont de mise...

Le choix des études ? Heureusement qu'il est personnel ! Et peut-être que, si cette pression des choix personnels l'emportait, notre société aurait meilleure allure ? Le cas du numerus clausus en médecine est intéressant : malgré une pénurie de toubibs, on feint de rationaliser pour finir par se rendre compte qu'on épuise un potentiel. Et que l'on dégoûte certains candidats : un de mes anciens élèves a été recalé il y a un an malgré 68% de moyenne...

Les prétendus choix stratégiques du marché de l'emploi me paraissent bien souvent des effets de mode. A l'époque où j'ai choisi les romanes, cela m'avait été déconseillé fortement parce qu'il n'y avait pas de débouchés : j'ai toujours eu du boulot... Aurais-je été subsidié que je n'aurais pas mis mes délicats pinceaux en polytechnique : pas mon truc, tout simplement. Et puis, je ne conçois pas la construction d'une société viable à partir du sacrifice de tout une vie, ce qui, entre nous, me rappelle des pratiques d'un autre âge.

Petite question : où est ma part de filles "vénales" ? J'attends toujours, même si je préfère la gratuité dans ce domaine aussi ;-)

Amitiés.

Armand a dit…

Cher Ubu,
Je n'ai cité personne pour les filles vénales car je doute que tu aies de quoi les payer (et moi non plus)! (*) Idem pour les casinos, bien que leur entrée te soit interdite.
Au début de notre mariage, mon épouse, institutrice, donnait cours dans une école catholique néerlandophone de blankenberge. Nous avons voulu visiter le casino car c'était tout près. Le portier nous a prévenu que ma femme aurait plein d'ennuis, la police dénonçant les enseignants qui enfreignaient "les règles de vie" décrétées comme "admissibles"!
J'ai aussi essayé de trouver le texte de Friedrich. Je me demande si tu ne confonds pas avec Nietzsche car la philosophie et moi...
Je n'ai entendu parler que du peintre Friedrich (qui a peint l' "Arbre aux Corbeaux", que j'avais placardé plusieurs fois sur mon ancien blog), mais je n'ai pas ta culture, évidemment.
Amitiés
(*) Mon frère disait toujours, au sujet du mariage (bien que cela fonctionne aussi avec des filles): pourquoi acheter une vache alors que le lait est si bon marché.

Henri a dit…

ah que coucou ...
le travail, bon sang , pour quoi faire ?
je repars, ...

Ubu a dit…

Cher Armand,
Je connaissais notre interdiction de casino qui, je le pense, a été abrogée récemment : ce qui ne m'a pas poussé à m'y rendre, d'ailleurs, et à y côtoyer des filles vénales. Par contre, je bois mon café avec du lait ;-)

Le texte de Nietzsche (Friedrich de son petit nom ;)) est sur le portail philo de Wiki : donc, il faut cliquer sur le lien proposé dans le post.

Cher Henri,
Quel plaisir d'avoir de tes nouvelles ! Mes salutations à Xian !

Amitiés ;-)

Anonyme a dit…

passant de blo en blog , je tombe sur ce texte , qui il me faut bien l'avouer m'était totalement inconnu. Mais pas la définition du mot travail , dans le littré : nom donné à des machines plus ou moins compliquées à l'aide desquelles on assujettit les grands animaux , soit pour les ferrer quand ils sont méchants , soit pour pratiquer sur eux des opérations chirurgicales . Et que salaire viens du sel des legionnaires romains . Mais bon autre temps autre moeurs , il faut travailler plus pour gagner plus ...

Ubu a dit…

Cher Blogonaute,

J'ai également découvert ce texte par hasard, ce qui a sans doute réactivé l'étymologie du mot travail.
Quant au salaire, il souffre non seulement de la hausse des prix mais de la dépréciation du sel, dont la valeur symbolique était puissante : gage d'avenir comme conservateur des aliments, symbole de destruction totale pour Carthage où l'armée romaine sema son sel pour "stériliser" le sol de la cité maudite...

Quant aux moeurs actuelles, le surcroît de travail qu'elles nous proposent comme modèle est insatisfaisant et ridicule : l'idée d'une vie entière consacrée à travailler et je commence à regarder les pigeons d'un oeil jaloux...

Bien à vous.